Ce week-end, il faisait beau, et je suis allé sur la côte bleue avec ma fille. La côte bleue, c'est ce petit morceau de caillou entre Marseille et Martigues que les sudistes, les vrais, ont appelé ainsi parce qu'ils étaient jaloux des Niçois et de leur Côte d'azur. Un peu comme les Ch'tis ont appelé la leur la Côte d'Opale, les Bretons la Côte d'Armor, et les dijonnais la Côte d'Or. En pire. Un peu, plutôt, en fait, comme les Bas-Alpins ont renommé leur département les Alpes de Haute Provence en 70. Foutu chauvinisme ! Qu'importe. Vous avez certainement déjà vu l'endroit dont je parle. On le voit un peu au début du film Taxi 2, au détour d'un rallye. Pour décrire l'endroit, c'est un morceau de caillou pris entre la garrigue et les collines arides, rien ne pousse que des pierres. De-ci de-là, l'Homme a transformé les vieux chemins en terre jadis empruntés par des ânes et mulets, chargés de pain, d'eau et d'huile d'olive, en route faites à la va-vite, à la va-comme-je-te-pousse, comme un pied-de-nez aux étrangers, estrangers, qui croient qu'à Marseille, "tout le monde est un peu fainéant" (si vous voulez, vous pouvez même le dire avec un faux accent du Sud. Vous aurez l'air ... ridicule). A peine goudronnées, même pas en bitume, ces routes sans trottoir et constamment brûlées par le soleil finissent par adopter le teint beige très clair environnant, pour se confondre, finalement, dans le paysage. Si bien que du ciel, on ne les distingue pas du reste du paysage, sinon par le tracé sinueux qu'elles adoptent. Là-haut, sorti du bassin de l'Etang de Berre, avec Marseille à gauche et Martigues encore cachée par Ponteau, la Mer Méditerranée inonde tout ce blanc cassé d'un bleu intense. Ici, on ne croise pas du turquoise. Le bleu est tout de suite profond. La Mer n'est pas l'Océan, mais, comme la Côte bleue pour la Côte d'Azur, se surprend secrètement à vouloir l'être. Rien ne pousse dans ce lieu désertique, et les cigales répondent aux grillons, les criquets aux mouches, et l'écoulement irrégulier de quelque ruisselet ne se fait jamais voir.
Au milieu de ce nulle-part, une route, est-ce la D5 ?, nous emmène à l'apogée de la région, pas spécialement haut, mais assez pour nous donner le vertige, pour nous faire voir du vert sombre, de la rocaille aveuglante, du bleu foncé avant de nous replonger dans le bleu familier du ciel. Un tuyau, évidemment fuyant, alimente tant bien que mal quelque lieu de ravitaillement avec un écriteau rassurant de la DDASS. Ma fille a soif et nous buvons les fuites, légèrement sous pression, du précieux liquide. Désaltérés, nous nous allongerons dans ce virage où j'ai garé la voiture. Je me suis arrêté où elle s'est arrêtée. Je n'ai jamais compris pourquoi les gens cherchaient à tout prix un endroit pour stationner quand, de toute évidence, personne ne passera par ici avant plusieurs heures. Sans doute un Oedipe mal placé. J'ai sorti des transats en toile bleue, et ma fille fait mine d'apprécier comme une adulte ce moment de détente enfantin. J'entends l'eau qui fuit, elle qui boit, je l'entends déglutir, j'entends l'eau couler et mouiller sa robe en velous ocre. Sa mère ne sera pas contente ce soir. Tant pis. Elle s'assoit ensuite, alors que je bois à mon tour. Je bois à longue gorgées qui mettent du temps à se remplir, je regarde, j'observe. Tandis que j'avale lentement, j'ai moins chaud et je vois ce dont aucun appareil photo ne saura rendre compte. Ce large panorama aplati, lui aussi écrasé par le soleil, qui nous est offert. Je suis un moment le tuyau qui, en passant au dessus du muret en rocailles qui délimite la route, serpente entre les arbustes kakis et les pierres, tourne tantôt à droite, tantôt à gauche, descend, fait mine de remonter et ... je le perds, je ne le vois plus. Au loin, les premiers villages sont autant d'alertes à une civilisation que l'on va bientôt recroiser. Elle avait pourtant bien fait de se taire pour nous. Ma fille dort déjà. J'incline le mini-parasol qui équipe ces petits transats : il faut que le soleil reste un bienfait. Je bois encore un peu et je n'ai plus soif. Je repose le tuyau qui me remercie par un sifflement renforcé. Je le rebouche un peu, il fuit moins. La petite mare qui se crée autour du raccord sera une oasis qu'une mouche, bientôt deux guêpes viendront visiter en bourdonnant gaiement ; question de survie. Je ne m'allonge pas, et reste debout, observateur passif, complice bienveillant de ce morceau de nature qui n'a pas bougé depuis plus d'un siècle. Nous resterons une heure ainsi.