Las.
Très vite, c'est une pluie de lieux communs et une avalanche d'idées reçues qui s'abat sur moi. Je suis doublement déçu. Déçu d'avoir engagé la conversation avec eux, et déçu parce que, ayant été sélectionnés avec la même rigueur que moi, ils devraient élever un peu la conversation, un peu le débat.
Le thème de la discussion : le piratage sur Internet. Evidemment un sujet absolument pas dicté par les médias. Et voici les idées jamais ridées qui apparaissent : les petits consommateurs, les petits disquaires, la règle du 20/80 (quand on a fait des études, on sait que c'est la loi de Paretto), les pirates qui font payer (ça existe, ça ?), les consommateurs qui piratent un peu, "1€ c'est cher", ça enchaîne sur le déplombage de l'iPhone, ... en peu de temps, et malgré ma motivation pour entrer dans cette grosse boîte américaine, j'ai douté.
Vraiment.
J'ai failli tourner les talons, la politesse m'ayant appris à ne pas m'excuser quand la seule chose que je pourrais dire serait insultante, ...
Mais, le temps de la réflexion nous amène finalement à être reçus dans une salle austère où nous sommes assis tous les 3 : le calvaire continue.
L'IGS, qu'on appelle les boeufs-carottes parce qu'ils font mijoter les enquêtés, pourraient appeler cette pièce une cocotte-minute.
Sauf que là, il fait froid.
Et nous patientons, avec seulement 3 plaquettes de présentation de cette boîte à la pointe du progrès technologique. Après une phase de dédain pour ces ouvrages, et pour éviter de plonger dans les visions philosophiquement altruistes à base de "moi-je" de mes collègues, je lis un peu ces documents. Ceux-ci n'appellent rien de particulier en moi.
Faisons le point. 12m2, 2 quidams, rien à lire, le froid, la fatigue, la faim, une épreuve au bout ... rien ne me pousse à participer. Mais je prends ça pour une épreuve supplémentaire, une marche à franchir. Alors j'endure.
Je les observe, et je me tais.
Je me souviens de cette citation, dans Usual Suspect :
The first thing I learned on the job, know what it was? How to spot a murderer. Let's say you arrest three guys for the same killing. Put them all in jail overnight. The next morning, whoever is sleeping is your man. If you're guilty, you know you're caught, you get some rest - let your guard down, you follow ?Donc je ferme ma gueule. Point.
Mais ça continue, ça devient dur à endurer, dur à encaisser. Morceaux choisis.
Le 1er parle sans discontinuer depuis maintenant plus d'un quart d'heure. Seulement 3 de ses phrases ont duré moins de 5 secondes (et une phrase parlée de 5 secondes, c'est long), et seulement 2 de ses phrases n'ont pas de pronom à la 1ère personne du singulier. Au bout de sa tirade, il concède :
J'ai hâte d'entendre ce qu'ils ont à me dire. J'ai vraiment besoin d'écouter les autres.
Je souris. Il prend ça pour de l'acquiescement et je lui laisse cette impression.
L'autre à présent. Nous abordons des sujets plus personnels : les enfants. Best of :
Je suis athée.
- Moi aussi (tu crois pas que je vais te donner des branches pour sortir de ta médiocrité, non ? Ou encore disserter de spiritualité avec un inconnu qui ne m'a pas spécialement enthousiasmé ?)
- J'ai fait baptiser mes enfants
- ... (je ne réponds pas, j'en ai rien à foutre, et en plus, la contradiction évidente me gonfle)
- ...
- Baptême républicain ou religieux ? (Je sais, je suis trop bon, j'aurais dû continuer à fermer ma gueule)
- Religieux.
- Pression sociale ?
- Non, je voulais transmettre un héritage culturel.
Intérieurement, j'étais atterré par autant de bêtise. Je n'ai rien dit. Il a cru que je mesurais la portée de ces paroles. Je lui ai laissé cette impression.
Enfin, mon entretien commence, il était temps.
Je m'attendais à des questions pièges, je n'ai pas été déçu : peut-il y avoir une spiritualité sans dieu, toutes les vérités sont-elles bonnes à dire, dans quels cas la censure peut-elle être acceptable, ... oui, pour ce poste, les questions volent haut, ça fuse de partout, et c'est profond ! Oh, que ça me plaît !!! Je m'accorde le temps de la réflexion, je parle avec autant d'éloquence qu'on peut en avoir dans cette épreuve, c'est un peu laborieux, mais je sens par moments emporter l'attention de mon auditoire. Même si celui-ci ne laisse rien transparaître. J'ai un peu l'impression d'avoir les yeux bandés devant eux ! C'est dur, mais ça me plaît, et je sens bien, aux silences entendus, au fait que les questions se succèdent naturellement que oui, là ce soir, il se passe quelque chose et que je vais avoir ma place dans cette belle assemblée. Et vient la dernière question, dont je ne savais pas à l'origine qu'elle serait la dernière et, selon moi, mes interrogateurs ne le savaient pas plus.
Ma réponse a conditionné ma sortie et croyez-moi, ça a été grandiose.
Du panache, comme disait Cyrano.
Et oui, ça a été !
En fait, en formulant ma réponse, pendant les 3 secondes qui ont suivi, je me suis dit :
C'est pas possible, c'est pas moi qui ai dit ça
, après je me suis dit que je l'avais peut-être lu par ailleurs, et en réfléchissant très vite, non, je ne voyais pas où je pouvais l'avoir lu, vu ou entendu. Je me suis ensuite imaginé que mes auditeurs allaient s'imaginer que je citais quelqu'un ou quelque chose, et que, sans citer mes sources, je passerais pour un imposteur. Donc, il fallait que je dise que cette phrase était de moi. J'allais le faire quand je me suis arrêté, conscient de ce que cette démarche pourrait avoir de prétentieux. Et je n'ai rien dit parce que c'était finalement la meilleure chose à faire. A la reprise, l'intonation du PDG a trahi une légère satisfaction : j'avais gagné !
Que c'est bon de reconnaître des pairs !
Comment ?
Tu veux la question ?
Et la réponse, en plus ?
Putain, t'es exigeant !
...
Allez, voilà.
Monsieur, l'Homme a passé plus de temps à construire des murs pour séparer les peuples qu'à construire des ponts pour les rassembler. Qu'en pensez-vous ?
- Je pense que les plus beaux moments de l'Histoire sont ceux où on détruit les murs, et les pires moments de l'Histoire sont ceux où on détruit les ponts.
Le silence qui a suivi était très révélateur de ce souffle, de cet élan commun, de cette satisfaction partagée devant de belles paroles : j'y étais ! La vie est belle, parfois.
C'est bien aussi, de temps à autres, de réussir des trucs.
De pas passer son temps qu'à échouer.
Hier soir, j'ai passé un peu de temps avec moi-même pour savourer ce moment, j'ai mangé, seul, j'ai soufflé, j'ai souri, j'ai crié, j'ai dansé ... j'étais bien.
Ce matin je me suis réveillé, j'ai pris une photo, je l'ai envoyée, et je suis allé au boulot, l'esprit léger.
Le ciel était bleu et le printemps arrivait.
La vie est belle, parfois.
Et très logiquement, ce matin, j'ai reçu un texto :
Candidature ajournée, désolé.
lien : http://www.imsdb.com/scripts/Usual-Suspects,-The.html