30 janvier 2009

All l might have given ... for love's sake.

Un bureau, immense, entouré d'un pan de mur gris avec à gauche, un large tableau représentant une bataille navale du XVIIè siècle, toute la partie droite est vitrée et donne sur une ville d'Amérique du Nord. Je suis debout, seul, face à un vaste bureau en marbre où siègent 3 jeunes hommes, tous en costume noir. Derrière moi, le comptable et un sous-fifre qui ne rêve que de prendre ma place.
Bonjour Messieurs. En cette nouvelle année, permettez-moi tout d'abord d'adresser tous mes voeux de santé, de bonheur et de prospérité à nos estimés actionnaires. J'ai l'honneur de vous présenter les résultats de notre entreprise pour le troisième trimestre fiscal de cette année. Ils seront largement commentés et, à la fin de notre entretien, il ne fait nul doute que vous serez extrêmement satisfaits de ce que nous nous serons dit.
Tous les ans, ...
en fait 2 fois par an,
nous nous rencontrons avec les actionnaires.
Les grands, les vrais.
Contrairement à chez Samsung, tout le monde n'est pas invité. En fait, ce sont les actionnaires qui invitent les dirigeants. Et contrairement à ce que les mots semblent vouloir dire, ce sont les actionnaires qui dirigent. Ca fait très longtemps qu'ils dirigent. Ca fait trop longtemps qu'ils dirigent. Je veux dire ... presque depuis le début.
Je crois même pas que nous avons existé sans actionnaire.
Ou si, peut-être, tout au début.
C'était il y a ...
Comme vous le savez, notre entreprise est attachée, je dirais même dévouée, à l'accomplissement d'une bonne relation de confiance avec ses clients, et à la découverte, toujours récompensée, d'une symbiose avec ses actionnaires. Cette année encore, je suis fier de dire que nous avons atteint ces objectifs, au-delà même de ce que nous avions espéré, vous allez en convenir.
J'étais encore un puceau à l'époque.
Je comprenais rien.
Et j'avais juste chopé la bonne opportunité.
Le bon mec, au bon endroit, au bon moment. Rien de plus.
Derrière, tous les magazines économiques vont mettre en avant une personne, un chef d'entreprise, parce qu'il aura eu le nez, l'idée géniale, la réforme de l'organisation. Il fera la une des journaux et passera à la télé. Même, des fois, on le confondra avec des intellectuels ... foutaises ! Le seul véritable talent, c'est l'opportunisme.
Les résultats d'aujourd'hui s'inscrivent, et vous le savez très bien, dans un contexte toujours plus concurrentiel, dynamisé depuis ces dernières années par une action conjuguée de l'émergence du marché et de consommation et de production chinois d'une part, et d'une crise mondiale qui commence à se faire sentir dans tous les pans de l'activité d'autre part. A ce titre, la conséquence néfaste des écarts de devise n'entre que pour part négligeable dans nos chiffres, et ce point encore est à souligner, bénéfiquement.
Moi par exemple, j'ai juste été là quand mes clients avaient besoin de moi. Ca a pas été très dur ensuite, de creuser le besoin, j'avais acquis leur confiance. Je suis devenu indépendant. Et puis, de les rassurer, pour créer un autre besoin, pour faire travailler quelqu'un d'autre à ma place pour gagner de l'argent. Et un autre. Et un autre, et un autre, ... et ainsi de suite.
Rentrons à présent dans le vif du sujet si vous le voulez bien.

Assez vite en fait, on s'est retrouvé bloqué, on le voyait bien. On en voulait encore plus, l'argent appelle l'argent, hein ?, mais notre organisation, notre absence d'organisation, ne nous le permettait pas. Alors, on a fait la tournée des banques. Et puisqu'on avait pas assez d'argent, les banques nous ont refusé. Alors, on a fait la tournée des grosses boîtes. Et puisqu'on avait pas d'argent, les grosses boîtes nous ont accueilli. Dont une. Ils voulaient nous racheter. Bien sûr, j'ai refusé. La marge, je la voulais dans ma poche. Pas dans celle de ces connards, pas dans celle de mes employés, je la voulais dans la mienne. J'avais l'occasion d'avoir une belle caisse, une belle maison, d'impressionner 3 poufs en soirée par mon statut, ... j'ai bien négocié, voilà tout.
Les chiffres, chers actionnaires, sont conformes à ce que nous nous étions fixés voici 9 mois, et ceci est une excellente nouvelle. Vous vous rappellerez sûrement les difficultés que nous avions eu à définir ces objectifs. Laissez-moi vous redire combien je suis content qu'ils soient atteints. En ces temps de crise, délivrer, le mot n'est pas trop fort, du 12% relève d'une performance exceptionnelle, je ne doute pas que vous n'en doutez pas.
Et ça a marché !
Quelles belles tranches de vie on s'est tapées quand même. Tous les ans on partait en séminaire aux Seychelles, aux Barbades, à Tahiti, ... . On bouffait des homards gros comme le bras. On buvait du champagne à 12 SMIC. On se tapait des putes incroyables. On tapait de la coco aussi, plein les narines. Tous les ans, on faisait semblant d'être importants. On allait voir ces connards, et on leur expliquait pourquoi ils avaient un trou de 2 millions dans nos finances. On jurait la main sur le coeur qu'on allait remonter la pente. Oh, ça oui. Connards ! Ils pouvaient rien dire, ils avaient 5% du capital !!!
Quand je regarde ces chiffres, je ne peux m'empêcher de les comparer avec ceux de l'année précédente, et de l'année précédente, et de l'année précédente encore ... et de me souvenir que j'ai été cet actionnaire unique au départ. Et que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Et que depuis, vous avez réalisé grâce à nos actions, une remontée spectaculaire de plus de 200%. Merci de nous avoir fait confiance.
Sauf, ça dure jamais longtemps ces belles histoires. Forcément, à un moment ou à un autre, ça dérape. Ca a commencé léger. Un des premiers que j'avais embauché qui se barre. J'ai maquillé ça en "formidable opportunité pour lui". Un autre aussi, qui commençait à me taper sur les nerfs. Et puis qui avait dit du mal de moi devant une fille aux Canaries. Lui aussi a eu une "formidable opportunité". Et puis, ça a continué. Mon ancien ami, mon premier associé, un des premiers salariés aussi, il a dit qu'il fallait que ça cesse. Qu'il fallait donner plus d'attention aux salariés.
Et pourquoi pas les augmenter aussi ?
Connard !
Ca a été dur d'écrire sa lettre de démission.
Pas de la lui faire signer.
Les précédentes années ont été principalement marquées par une volonté constante d'optimisation de l'organisation en vue d'une rentabilité accrue. A ce titre encore, je sais que vous avez apprécié nos décisions courageuses du milieu d'année.
Et entre-temps, ces gros connards d'actionnaires, ils rachetaient les actions de ceux qui se barraient. Toutes ! Peut-être parce que j'avais mal pensé ça, à l'origine avec le comptable. Peut-être aussi parce que eux seuls avaient la thune nécessaire pour racheter des millions d'euros de stock-options. Connards.
Voyons à présent plus en détail ces chiffres. Tout d'abord, nous allons commencer par l'agence d'Ottawa, qui livre cette année un chiffre de 15%. Ce chiffre est d'autant plus remarquable ...

Et aujourd'hui, je suis devant eux, devant ces 3 puceaux tout droit sortis de je-ne-sais-quelle-putain-d'école-de-commerce ou de-finance, qui étaient même pas nés quand je développais déjà le système informatique de retraite de leurs grand-pères, dans des costards hors de prix, derrière un grand bureau en marbre.
... qu'il ne faut pas confondre avec précipitation. L'agence de Paris est intéressante à plus d'un titre. Tout d'abord par son rendement exceptionnel, mais surtout par ...

Ah, c'est sûr, on fait les choses en grand.
Les dirigeants, ils se pointent tout frais payés en Business Class dans ces putains de tours de verre. La vue est belle, tiens. De l'immense baie vitrée, on croirait que le bureau est dans le vide, on peut voir un immeuble en face, d'habitations celui-là. Dedans, il y a peut-être une famille, heureuse celle-là. La femme doit être en train de finir de se coiffer. L'homme en train de nouer sa cravate. La nounou s'occupe des 2 enfants, Ben et Lisa. Ils vont aller à l'école dans quelques minutes. Ce sont des bons élèves. Ils ramènent des bonnes ...
... ah putain la famille ! J'ai salopé ça aussi.
... où la situation prospère également sur notre agence de Sophia. Revenons un instant sur le continent américain avec notre agence de New-York où ...

Et ces connards. Aujourd'hui, ces 3 cons représentent 70% des actionnaires. Et les actionnaires, eux, ils veulent qu'une seule putain de chose. De la thune, encore plus de thune et encore plus vite. Et plus ils croient que tu peux produire de la thune, plus ils ont confiance dans ton sourire mielleux, plus ils en mettent, ces cons. La corne d'abondance. Pour eux, le seul véritable jeu, c'est de vite retirer sa mise avant que la corne soit vite. Et si possible l'étape d'avant, jsute avant. En math, on appelle ça une limite. Là, les 3 puceaux, ils sont emmerdés parce qu'ils l'ont fait un peu trop tard. ... Ils ont perdu 2 millions !
Ce qui nous amène à évoquer la situation particulière de l'agence dont je suis responsable. Paradoxalement, si la crise ne se fait pas ressentir dans les agences des principaux centres financiers du monde, nous la subissons ici avec une acuité renforcée.
Mensonges, mensonges, mensonges. Trahisons, mensonges et lâcheté. Dieu que la guerre économique est jolie ! J'oublie de leur dire que j'ai fait ces hausses de résultats en réduisant nos moyens ... ceux des salariés. Ils m'ont cru. Ils ont investi. Et aujourd'hui, non seulement, je peux plus presser nulle part, mais en plus, la conjoncture se referme.
Comme vous vous en souvenez, je vous avais enclin à ne pas fixer d'objectifs trop hauts, tant la situation était incertaine. Et bien, j'ai envie de dire qu'il y a des moments où j'ai horreur d'avoir raison. La conjoncture nous a été largement défavorable, poussée en cela par le désintéressement prévu, mais à une échelle temporelle de magnitude, de nos clients principaux. Ceci a des conséquences directes sur nos chiffres et je suis obligé de faire un avertissement sur les résultats.
Profit warning. Dites ces 2 mots à n'importe quel trou du cul de Wall Street et, passés les 2 dixièmes de seconde où il essayera de se rappeler s'il a misé des actions sur votre sourire faux ou, s'il n'a pas cru en vous, il sera immédiatement livide, s'enfuira sans vous saluer, poussera un soupir de soulagement à peine discret, vous regardera avec compassion, puis dédain, vous qui n'avez pas été capables de fournir encore mieux que l'année dernière. Les résultats inatteignables sont juste là pour vous en fixer de nouveaux, encore plus inatteignables. On presse le citron, on presse le zest, on presse même la main qui presse, et après on se barre.
Cette année, on nous avait demandé 11%. On a livré 6%. Notre meilleur bénéfice depuis 15 ans dans un contexte économique hyper-tendu avec un situation sociale exsangue. C'est une performance de 1er ordre. On va se faire tuer.
Ainsi, selon nos prévisions, toujours pessimistes bien entendu, pour ne jamais nous faire surprendre, nous escomptons livrer 6% à cette fin d'année ce qui, compte tenu du contexte économique local, représente une véritable gageure et une extraordinaire performance.
- (moue contrariée) ...
- ...
- (silence) ...
- Bien entendu, nous allons mettre tous les moyens en place pour essayer d'atteindre quand même les 11% que nous nous étions fixés en avril dernier.
- (moue dubitative, l'un des actionnaires hausse le coin de son sourcil gauche) ...
- ...
- (silence) ...
- Avec pour commencer, le gel des salaires sur le dernier trimestre.
- (moue boudeuse) ...
- ...
- (silence) ...
- Et, c'est une autre grande mesure que nous hésitions à dévoiler avec mes collègues ici présent, la mise en veille des frais de l'organisation.
- (les 3 sourient et se détendent immédiatement)

Et voilà.
Voilà comment en 10 secondes, sans rien faire, avec seulement une moue boudeuse et un haussement de sourcils, les actionnaires se prennent 50k€ sur notre dos. Sans un mot.
(Bonhomme) Bien évidemment, toutes ces mesures ont fait l'objet d'étroites discussions avec mes collaborateurs, mais je souhaitais les garder pour la fin et emporter votre conviction et votre confiance renouvelée pour l'année fiscale à venir.
Mensonges, mensonges, mensonges, et mensonges encore.
Bosser comme un con.
Lécher le cul de ces connards.
M'abaisser, m'avilir.
Pour eux.
Pour ma famille.
Pour le crédit de la baraque.
Pour la bagnole.
...
Tout ça, ça pourrit comme de l'eau croupie dans de la boue dégueulasse.
Tout ce que j'ai pu donner.
Par amour.
Tout ça ..
...
Trop tard.
Ca fait trop longtemps que je suis déjà mort.

28 janvier 2009

Talk tonight

En 94, Oasis est vacillant. Un peu comme Nirvana d'ailleurs, sauf que Noel est plus solide de Kurt Cobain. Mais il pète les plombs quand même. Logique. Un chien fou comme lui, mis dans le même groupe qu'un chien encore plus fou, son frère, qui prennent le monde d'assaut et deviennent le dernier putain de groupe de rock n' roll ... Et il fallait que ça arrive ! Un soir, juste après un concert à Los Angeles, ou juste avant, peu importe, Noel craque ... et se barre. Les mauvaises langues diront avec la caisse. Il se barre donc, et personne ne sait où. Attention, je dis pas qu'il descend dans le 1er bar trouver une pute, ou se bourrer la gueule (... il reste anglais quand même), non, il se barre on ne sait pas où, le staff ne sait pas où, son agent ne sait pas où, la sécurité ne sait pas où, son groupe ne sait pas où, et son frère ne sait pas où ! Comme Kaïser Sauzé. Comme Truman Burbank. Dis-pa-ru !
Et pendant que le tout-Oasis cherche son leader, parce que oui, quand même, Noel est le leader faut pas déconner. Et je dis pas ça parce que je suis un grand frère ... pendant ce temps-là donc, un trentenaire britannique prend l'avion pour San Francisco, discrètement, avec un mauvais tee-shirt bleu foncé et une inscription débile en blanc, pas rasé, lunettes de soleil à 23h ... faut-il être de la vieille Europe pour être aussi moche !, il a dû demander un billet à l'hôtesse, le premier qui partait pour n'importe où, et s'est envolé. Il a dû prendre un taxi, descendre en ville, errer un peu avant de s'échouer dans un jardin d'enfant déserté, au crépuscule. Là, assis sur une balançoire, il a fait le point. Seul.
Presque seul, en fait, parce que pendant sa petite virée, où personne, vraiment personne, ne l'avait suivi, il y avait une fille qui avait réussi là où les autres avaient échoué. Une fan, une groupie, que Noel connaissait un peu d'auparavant. Il l'a vu arriver, il aurait pu lui dire de dégager au moindre faux-pas, à la moindre mauvaise parole. Tous les lieux communs qu'on te dit dans ces cas-là :
c'est pas grave.
ca va passer.
ca va s'arranger
y'a toujours des hauts des bas ...
...
bullshit !
Albert Cohen avait raison :
Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.

C'est la seule vérité. Tant que t'es pas dans la douleur, tu sais pas.
Alors, elle l'a regardé, elle a rien demandé, il a rien accordé, et elle s'est assise sur la balançoire à côté, dans l'autre sens que lui. Et ils se sont balancés comme ça pendant une petite heure. La nuit a chassé les dernières lueurs rouges vif de San Francisco tandis que les lampadaires de la ville ont commencé à éclairer au loin les buttes et immeubles moches, et puis rien.
Le silence.
Durant un long moment.
A peine le couinement régulier et serein des balançoires.
...
Et il a commencé à parler.
De tout.
De tout ce qui faisait Oasis, de tout ce qu'il avait fait d'Oasis, de tout ce que Oasis avait fait de lui, et de tout ce que Oasis avait détruit de lui. Il lui a dit la relation étrange avec son frère, la déformation du succès, même des fois, il a eu des paroles dures (rough) envers les fans, elle ne s'en est pas formalisée, il lui a tout dit, les faux amis que tu gagnes, les vrais que tu perds, la famille, le pognon, les putes, la drogue, les studios, les concerts, combien ça le fascinait et ça le terrifiait à la fois ...
Tout.
Tout ce que jamais personne, finalement, pourrait jamais entendre, écouter, ... elle, elle a tout eu, tout entendu.
Elle a tout écouté.
Sans rien dire.
Pas un mot.
A peine un regard, parfois, un sourire. A peine.
Elle s'en est pas vanté, après.
Elle est pas allé chanté ça très fort.
Elle l'a à peine gardé pour elle. Et encore, même pas les propos, juste ce moment, complètement désynchronisé de la vraie vie, où, finalement, tu te retrouves juste avec un homme et une femme qui parlent. Qui écoutent. Qui vivent simplement. So what ?
Et tant pis si c'était Noel Gallagher.
Et tant pis si c'était elle.
Au matin, il avait pleuré sa mère, sa communion, son frère et leur père.
Au matin, elle avait de la rosée sur sa robe fine et noire et rouge, mais il lui avait prêté sa veste.
Elle l'a ramené à l'aéroport, il pleurait encore un peu derrière ses RayBan. Elle l'a mis dans l'avion pour LA, lui a embrassé le front sur le siège de l'avion, et il est reparti rejoindre son frère. Il avait gardé son tee-shirt :
You think that I'm strong ... you're wrong

Le grand bon en arrière

Le capitalisme, c'est l'exploitation de l'Homme par l'Homme. Le communisme, c'est l'inverse.
- Et le libéralisme, c'est ceux qui gagnent quand tout le monde s'est exploité !

Des éclats de rires gras et grandissants s'échappent de ces gorges ridées et déployées autour des tables qu'on a placé en carré et qu'on a recouvert de nappes blanches en tissu, avec notre petit logo bleu foncé. Michel, on s'appelle tous Michel dans notre fondation, à croire que c'est un point à vérifier sur notre cv !,il a toujours le mot pour rire, le mot pour détendre l'atmosphère, pour faire comprendre les choses et comment les faire comprendre surtout. Parce qu'entre nous, c'est clair, pas de chichi. On a trouvé notre voie. Mais pas le peuple. Il faut qu'on lui montre où il doit aller, le peuple. Sinon il bouge pas. Et il reste lobotomisé devant "A prendre ou à laisser". Ah, du temps de mes études, j'aurais pu me passionner pour cette émission. Tenir en haleine des centaines de milliers de spectateurs devant une loi binomiale. Mon dieu quel talent cet Arthur !!!
Il y a Renaud aussi. Lui, c'est un tueur, un vrai. Avec le physique d'un ange. Diercé, l'ange-exterminateur, c'est lui. Il en fallait du culot pour venir se pointer devant ces quinquas fringants et affirmer
Les retraités de la fonction publique sont inutiles. Il faudra résoudre ce problème.

et il fallait encore plus de talent pour développer, fournir les arguments à fournir, parce que tout le monde est ici d'accord pour dire que les vieux, c'est comme les chômeurs, ça devrait pas exister, et finalement, se faire applaudir. Ah! on est mal payé mais on se marre bien !

Je me souviens de cette discussion, collégiale. Ah, ça, ça avait été fort. Je pense qu'on a jamais été aussi fort qu'à l'époque. C'était en ... 2005. Le 11 septembre était passé, et nous avait ouvert la voie sacrée : toutes les conneries qu'on pouvait dire, on les diffusait. Et les gens nous applaudissaient pour ça ! Je pense que c'était notre apogée alors. Oh, nos idées sont encore largement présentes dans la société, mais s'il y a bien un moment où on a été fort, c'est là. Si les Beatles sont plus populaires que Jésus, on a été plus influenceurs que le Medef ! C'est dire ! En fait, tout a commencé comme ça, par une discussion un peu gaudriole. Je la relate ici de mémoire, et je ne cite pas les 4 ou 5 principaux protagonistes, à dessein. Un amateur de notre fondation aura tôt fait de les reconnaître, de toutes façons.
J'en ai marre. J'en ai vraiment plein les couilles !
- Mais de quoi Michel ?
- De tout, de rien, de la vie, de cette vie de merde.
- Tu te sens las, las, las ?

(rires généralisés, tout le monde a saisi l'allusion à Astérix le Gaulois)
Toi, ta gueule !
- Bêinh alors quoi ? Vas-y crache !
- Je m'emmerde en vérité. En vérité, je m'emmerde. Je voudrais faire comme l'écrivaillon, là, comment il s'appelle ...
- Serge July ?
- Mais non, connard !
- BHL ?
- On a dit écrivaillon, on a pas dit porte-foulard Hermès ! (rires)
- Marc Lévy ?
- Beigbedé ! C'est ça Beigbedé ! Je veux être comme lui. Allongé sur une plage du Brésil, à me faire sucer la bite par un pute qui se fera sucer la raie par une autre. Le nez dans de la coco et une poignée de caviar dans la gueule, avec du champagne dans un seau à glaçons. Voilà ! C'est ça que je veux !
- Tu veux que je te branche avec Valérie ? (NdA : une des secrétaires de notre fondation. Renaud a déjà fait des soirées avec elle et sa soeur)
(rires généralisés, à nouveau)
- Ta gueule connard ! Voilà ce que je veux. Si t'es si malin, tu peux pas me dire comment faire ?

Bien sûr nous gagnons déjà beaucoup d'argent. On a dans nos membres des pontes de Renault, des proches Medef, des proches Elysée, des proches UIMM, des directeurs du FMI, ... mais que voulez-vous, c'est la nature humaine d'en vouloir toujours plus.
Bêinh, non, j'ai pas d'idée.

Silence.
Silence gêné.
Mais silence quand même.
Comprenez. On est payé pour avoir des idées. Si on les a pas ... bon, on est payé quand même, mais ça la fout mal. Surtout quand on a la parole. La parole quand on l'a, il faut pas la lâcher. Il serait bon que notre prochain président comprenne ça, même si c'est Hollande ! Et puis, Michel, l'autre, le "vrai", a murmuré quelque chose. Vraiment murmuré. Au départ, j'ai cru qu'il allait s'excuser tellement il avait parlé doucement. Il avait pas trop pris part à ces discussions, parfois à la limite de la convenance, des fois j'ai l'impression qu'il nous aime pas trop Michel. Des fois si. Mais là, il a parlé, mais c'était grand.
Il nous a refait une leçon de propagande.
Et c'était bien.
Il a dit ...
Le problème avec l'hôpital, c'est que les Français en sont content. On ne peut pas privatiser l'hôpital comme ça, ça ne passerait pas. Regardez, les jeunes peuvent sortir à 4h et 4g, ils se font pas de soucis. S'ils se plantent en route, s'ils y passent pas, ils savent que quelqu'un va venir s'occuper d'eux gratuit.
Ca fait bien longtemps que les urgences sont devenus à la médecine ce que l'arabe du coin est à l'épicerie. Aux urgences aujourd'hui, je me suis laissé dire que pour passer devant la bobologie, il fallait être mort.
...
Parce que la morgue est dans le couloir après les urgences.

Rires.
Les français sont content de l'hôpital public, et presque, je leur donnerai raison. Ce qui ne nous arrange pas il est vrai. Pas vrai Laurence ? (il regarde une fille qui bosse à l'IFOP) Enfin.
- Mais nous ne pouvons pas débarquer avec un plan "on va privatiser" !, s'est exclamé un des ceux qui resteraient dans les limbes de ma mémoire
- C'est vrai.
- Alors ?
- Alors ? nous allons faire ce que nous avons toujours fait.
Nous allons théoriser.
Silence.
Attention messieurs, je vous parle d'une opération qui ne se fera pas en un clin d'oeil, n'attendez pas de retombées conséquentes avant ... disons 5 ans. Mais en sommes-nous à 5 ans près ?
Voici ce que nous allons faire. Tout d'abord, Douste va réduire les admissions d'infirmière. LeLay travaille pour nous depuis 5 ans dans le domaine, il fait un excellent travail, le terrain est propice. Je sais qu'il continuera. De-ci, de-là, on saupoudrera le JT d'une baisse des infirmières françaises, d'une hausse des infirmières espagnoles. Les rédactions seront toutes contentes parce qu'on leur fourguera une transition toute trouvée sur l'Europe. Ensuite, on fait un micro-trottoir et on demande pourquoi toutes ces infirmières espagnoles. C'est le diable s'il y a pas un couillon qui dit en rigolant "parce que les Françaises sont trop nulles".
Ensuite, on enchaîne. On hausse la cadence. On dit qu'il faut suivre les courbes de vieillissement de la population, que les vieux vivent mieux grâce aux médocs ... au passage, j'ai mon collègue Gérard LeFur, que je vous ai présenté la dernière fois, qui déjeune demain midi avec Thierry Desmarets ... que donc il faut ralentir le train de vie de l'Etat, etc ... ça on sait faire, ça fait 30 ans qu'on le fait. On crée la demande. Là où il va falloir catalyser le truc, c'est instaurer une nécessité qui n'existait pas jusqu'à présent. J'ai pensé à ça ce week-end. Je vous l'ai dit, les Français sont contents de l'hôpital. Il suffit de leur montrer comment ça serait mieux si c'était géré par une entreprise.
- Comment ?
- Si c'est mieux géré, ça leur coûte moins. Moins d'impôts, donc ils pourront s'acheter ... vous savez, ces télés toutes plates là. Voilà.
- C'est-à-dire ?
- Douste prendra à sa charge des indicateurs de performance. Sarko pourra même caser cette annonce et les premiers bilans dans ses conf' de presse hebdo. Il m'a demandé si on avait pas moyen de lui fourguer un sujet ou 2 pour niquer Villepin.

Sourires entendus. Nous savons tous ce qu'il va se passer dans 6 mois.
Ensuite, ça va aller tout seul. Les hôpitaux trop politisés voudront briller, ils vont changer l'organisation, ils vont nommer des directeurs opérationnels qui vont vanter la rentabilité, on saupoudrera encore de reportages télé. D'ici 5 ans, le marché des cliniques privés aura fait un x2 ou x3 pour flirter avec les 50% de PDM (Michel, il aime bien parlé en acronyme). On patiente encore 2 ans, on fait quelques sondages, encore un peu de télé, un ou 2 faits divers, style, une infirmière qui tue un ado en lui donnant une dose trop importante, ou un vieux qu'on kidnappe ... j'ai pensé à des cibles plus sensibles, un bébé par exemple, mais je crois que nous obtiendrons des effets contre-productifs. Dans 3-4 ans, peut-être, mais là, le public serait pas réceptif ... et on donne le coup de grâce : on fait un référendum et l'hôpital public est guéri.
- Si le référendum échoue ? (nous sommes encore échaudés par le Traité sur la Constitution Européenne)
- La situation sera différente alors. Avec tous ces éléments, les Français nous croiront. Mais sinon, on dira que c'est parce que les Français ont pas compris le texte, que les politiques sont trop politiques, que ça peut vraiment plus durer, ah ça non alors, que c'est l'heure du changement, blablabla ... et on fait passer un texte quasi identique par voie parlementaire.
Silence
Gué-ri, j'vous dis !

Rires encore, on sait tout ce que signifie ce "guéri".
Je déjeune la semaine prochaine avec Thierry Breton. Je lui demanderai comment ça s'est passé pour lui, et je lui proposerai d'initier cette démarche si vous êtes d'accord. On se programmera un passage sur Inter.
Il y eut un grand moment de silence, réfléchi, ébahi, et soudain, d'un coup, un tonnerre d'applaudissements retentit. Un sourire illumina le visage de Michel, qui était resté debout durant toute son élocution. Quelques bravos fusèrent, quelques clins d'oeil aussi. Porté aux nues, Michel eut juste le temps d'ajouter, en une voix cette fois plus haute
Vous savez ce qu'il vous reste à faire ?

Les applaudissements redoublèrent d'intensité, couverts cette fois par les rires de soulagement et de joie qui nous laissaient espérer des lendemains encore meilleurs. Finalement, nous partîmes diner au Fouquet's. Sur le chemin, je happais une discussion entre 2 Michel.
Michel, bravo, c'était très bien ton discours.
- Oh! tu sais, c'était un peu improvisé, mais bon, les idées fortes sont passées, je crois que c'est l'essentiel.
- Dis-moi, tu crois qu'on pourrait faire pareil pour d'autres secteurs ?
Michel eut l'air intrigué.
La retraite, la police, l'armée, ... l'école !

Michel répondit calmement
Chaque chose en son temps

Comme l'autre Michel avait l'air déçu, et pour rompre le silence, il rajouta finalement
Ca viendra. Regarde les Américains. Ils ont déjà privatisé leur armée.

Avant de monter dans ma Mercedes, je passai un coup de fil à ma secrétaire pour lui demander d'acheter un florilège d'actions de cliniques privées.



Extrait de
Le - think - tank de la République,
Mémoires du Concorde,
Olivier B.
2006 chez Julliard

27 janvier 2009

La fille de l'aéroport

Venez vous dont l'oeil étincelle,
je vais, sous vos yeux ébahis, manipuler le temps. Emmett Brown, le savant fou de Retour vers le Futur est un débutant, et je suis le grand maître de vos montres. Jules Verne l'a envisagé, Barjavel en a fantasmé, j'y suis arrivé. Jean-Pierre Petit imagine un univers gémellaire, où le temps pourrait être rétro-chronologique, énantiomorphe, je conçois en direct l'accélérateur d'indivius, le ralentisseur de notre quotidien, les vapeurs d'éternité.
Prenez garde ! Vos 10 prochaines secondes vont durer 18 fois plus.

Lundi, fin de journée de début de semaine dans le métro de Marseille. Le week-end a été dense en me faisant porter 600kg de dalles en béton, 5h de sommeil par nuit, comme d'habitude, et une journée à naviguer plus ou moins habilement dans les méandres de la vie, de la survie en entreprise. Ceci comprend les réponses aux mails pas assassins, les réponses aux questions assassines celles-ci, et ignorer tout le reste, la distinction entre les deux prenant souvent plus de temps que les premières. Baste, la journée est finie, mes empêcheurs de glander en rond partis et je rentre bien éreinthé vers un repos bien mérité ... à moins que je ne doive embrayer sur un entretien annuel délicat à finaliser, ce qui est malheureusement le cas. La vie d'un jeune cadre dynamique n'est pas faite que de cocaïne et de filles de luxe, pour pas dire des putes. Nous avons déjà passé les stations des riches et mon arrêt se profile me laissant coi dans mes pensées. Mais quoi, il faut se lever. Ce que je fais, par anticipation. Je n'aime pas me précipiter pour entrer, sortir, du bus ou du métro. Je ne suis pas aussi pressé que ça. Montrer aux autres que j'ai un travail palpitant me semble non seulement une grossièreté assez éhontée, mais en plus un mensonge très malvenu. Les gens pressés sont transparents, allons profiter plutôt. Mais cette fois, mon dos me fait souffir, et je suis vraiment obligé de me lever plus tôt, péniblement. Je me pose devant la porte quand la rame s'immobilise. J'ai déjà relevé la poignée et la porte suit le mouvement du métro.
Et je l'aperçois.
Elle se dirige vers moi.
En fait vers le métro.
Elle l'attendait à peu de distance, peut-être deux mètres. Sans grand monde sur le quai, inutile de se bousculer pour être le premier à rentrer. Ou peut-être partage-t-elle mon mode de vie ?
En tous cas, elle m'a vu aussi, et nous nous regardons, fixement même. Il n'y a pas de doute, nous nous sommes vus ! Et c'est drôle, parce que peu de temps après, je ne saurai dire à quoi elle ressemblait vraiment. Elle était brune, elle était belle, et elle avait ce genre de petit quelque chose qui vous fait sortir du lot. Je ne pourrai pas dire quoi. C'est sans doute une excellente raison de tomber amoureux de quelqu'un ! Sinon qu'elle n'était pas du tout dans son environnement. Voilà, elle dénotait. Oui, j'ai lu tout ça durant nos instants d'interaction. Puis, très vite en fait, la bienséance nous oblige à interrompre notre regard. On est sensible à la beauté, on en reste pas moins civilisé que diable ! Je descends effectivement de la rame, et elle avance d'un pas faussement décidé. Sur le pas de la porte, nous nous regardons à nouveau. Nous nous croisons, retenant manifestement nos yeux. Je déduis ça du fait que, et elle et moi avons notre tête tournée à 90 degrés sur notre gauche. Le regard qu'elle me lance justement, n'est pas un sourire, auxquels je suis si sensible d'habitude. C'est un air quasi étonné, quasi surpris, comme si on se connaissait depuis longtemps, comme si on était en train de se retrouver. Comme si on allait s'avouer, timides, par un murmure dans le vacarme ambiant : "oh ! c'est toi que j'ai attendu tout ce temps". Un peu sonnés par la vie, un peu contents d'y voir enfin une explication. Le métro sonne la fermeture des portes tandis que nos pas nous éloignent davantage ... mais que nous ne nous lâchons pas des yeux. On est civilisé, on en reste pas moins sensible à la beauté que diable ! Et à la fin, emporté par ma tête, j'ai fait un demi-tour complet et elle aussi. Nous ne nous quittons plus des yeux. Et là, ça tourne à toute allure dans ma tête.
Fais quelque-chose, fais quelque-chose, fais quelque-chose, agis !!!

Las ! Ce ne sont que foutaises et romantisme désuet qui me traversent l'esprit. Frustré, je me détourne finalement, en même temps qu'elle, pour prendre l'escalator ; elle va chercher une place. Je la regarde encore, les portes se referment, et elle ne me voit pas. Deux mots sonnent à mon esprit.
Quel con !

Je contourne l'escalator, monte sur la première marche qui commence à m'emmener au dehors tandis que le métro démarre. Je la regarde une dernière fois, déçu, m'attendant à ne plus jamais croiser son regard ailleurs que dans le vide et ... c'est dans mes yeux qu'elle conclut notre rencontre alors que le métro avance de plus en plus vite.
Elle me regarde, et mes yeux brillent.
Et elle me donne le plus beau des sourires qu'elle aurait pu me donner.
Je suis vaincu, je capitule. Elle disparaît.
Elle m'aurait pas souri je crois que j' m'en s'rais sorti,
En plus le genre de p'tit sourire qui t' dit "c'est la vie !"

Pendant que l'escalator me ramène à la réalité, une chanson commence à disparaître et une citation à me revenir. Je souris, pas tout-à-fait amer, et je me redis
Quel con !

Je prends le petit calepin qui m'aidera à rédiger cet article, je le passe derrière ma tête et me donne un coup sur l'occiput, comme pour mieux me faire rentrer l'adage.
Les femmes pardonnent parfois à celui qui brusque l'occasion, jamais à celui qui la manque.



liens : http://www.savoir-sans-frontieres.com/
La fille de l'aéroport, Patrick Bruel
Charles-Maurice de Talleyrand

26 janvier 2009

Romane et la Côte bleue

Ce week-end, il faisait beau, et je suis allé sur la côte bleue avec ma fille. La côte bleue, c'est ce petit morceau de caillou entre Marseille et Martigues que les sudistes, les vrais, ont appelé ainsi parce qu'ils étaient jaloux des Niçois et de leur Côte d'azur. Un peu comme les Ch'tis ont appelé la leur la Côte d'Opale, les Bretons la Côte d'Armor, et les dijonnais la Côte d'Or. En pire. Un peu, plutôt, en fait, comme les Bas-Alpins ont renommé leur département les Alpes de Haute Provence en 70. Foutu chauvinisme ! Qu'importe. Vous avez certainement déjà vu l'endroit dont je parle. On le voit un peu au début du film Taxi 2, au détour d'un rallye. Pour décrire l'endroit, c'est un morceau de caillou pris entre la garrigue et les collines arides, rien ne pousse que des pierres. De-ci de-là, l'Homme a transformé les vieux chemins en terre jadis empruntés par des ânes et mulets, chargés de pain, d'eau et d'huile d'olive, en route faites à la va-vite, à la va-comme-je-te-pousse, comme un pied-de-nez aux étrangers, estrangers, qui croient qu'à Marseille, "tout le monde est un peu fainéant" (si vous voulez, vous pouvez même le dire avec un faux accent du Sud. Vous aurez l'air ... ridicule). A peine goudronnées, même pas en bitume, ces routes sans trottoir et constamment brûlées par le soleil finissent par adopter le teint beige très clair environnant, pour se confondre, finalement, dans le paysage. Si bien que du ciel, on ne les distingue pas du reste du paysage, sinon par le tracé sinueux qu'elles adoptent. Là-haut, sorti du bassin de l'Etang de Berre, avec Marseille à gauche et Martigues encore cachée par Ponteau, la Mer Méditerranée inonde tout ce blanc cassé d'un bleu intense. Ici, on ne croise pas du turquoise. Le bleu est tout de suite profond. La Mer n'est pas l'Océan, mais, comme la Côte bleue pour la Côte d'Azur, se surprend secrètement à vouloir l'être. Rien ne pousse dans ce lieu désertique, et les cigales répondent aux grillons, les criquets aux mouches, et l'écoulement irrégulier de quelque ruisselet ne se fait jamais voir.
Au milieu de ce nulle-part, une route, est-ce la D5 ?, nous emmène à l'apogée de la région, pas spécialement haut, mais assez pour nous donner le vertige, pour nous faire voir du vert sombre, de la rocaille aveuglante, du bleu foncé avant de nous replonger dans le bleu familier du ciel. Un tuyau, évidemment fuyant, alimente tant bien que mal quelque lieu de ravitaillement avec un écriteau rassurant de la DDASS. Ma fille a soif et nous buvons les fuites, légèrement sous pression, du précieux liquide. Désaltérés, nous nous allongerons dans ce virage où j'ai garé la voiture. Je me suis arrêté où elle s'est arrêtée. Je n'ai jamais compris pourquoi les gens cherchaient à tout prix un endroit pour stationner quand, de toute évidence, personne ne passera par ici avant plusieurs heures. Sans doute un Oedipe mal placé. J'ai sorti des transats en toile bleue, et ma fille fait mine d'apprécier comme une adulte ce moment de détente enfantin. J'entends l'eau qui fuit, elle qui boit, je l'entends déglutir, j'entends l'eau couler et mouiller sa robe en velous ocre. Sa mère ne sera pas contente ce soir. Tant pis. Elle s'assoit ensuite, alors que je bois à mon tour. Je bois à longue gorgées qui mettent du temps à se remplir, je regarde, j'observe. Tandis que j'avale lentement, j'ai moins chaud et je vois ce dont aucun appareil photo ne saura rendre compte. Ce large panorama aplati, lui aussi écrasé par le soleil, qui nous est offert. Je suis un moment le tuyau qui, en passant au dessus du muret en rocailles qui délimite la route, serpente entre les arbustes kakis et les pierres, tourne tantôt à droite, tantôt à gauche, descend, fait mine de remonter et ... je le perds, je ne le vois plus. Au loin, les premiers villages sont autant d'alertes à une civilisation que l'on va bientôt recroiser. Elle avait pourtant bien fait de se taire pour nous. Ma fille dort déjà. J'incline le mini-parasol qui équipe ces petits transats : il faut que le soleil reste un bienfait. Je bois encore un peu et je n'ai plus soif. Je repose le tuyau qui me remercie par un sifflement renforcé. Je le rebouche un peu, il fuit moins. La petite mare qui se crée autour du raccord sera une oasis qu'une mouche, bientôt deux guêpes viendront visiter en bourdonnant gaiement ; question de survie. Je ne m'allonge pas, et reste debout, observateur passif, complice bienveillant de ce morceau de nature qui n'a pas bougé depuis plus d'un siècle. Nous resterons une heure ainsi.

Je kiffe mon taf'

Chez mon client, dans la salle de réunion, on réfléchit à des sujets aussi sensibles que le paiement d'une allocation lors d'un accident. Toutes les situations sont explorées, de la plus courante à la plus mineure. La plus courante n'est pas celle que l'on croit. Et si, les statistiques me donnent raison ou tort, nous segmentons tous les cas, dans tous les domaines, pour pouvoir quantifier ce que nous perdons et ce que nous gagnons. Combien coûte un accident de la circulation ? A quel âge, en moyenne, a-t-il le plus de chances d'arriver ? A cet âge, combien le client (là où nous en sommes, on ne parle plus d'assuré) nous aura-t-il donné ? A cet âge, combien lui resterait-il à vivre, à nouveau, en moyenne et selon qu'il était fumeur, alcoolique ou homosexuel (oui !) ? Quelle est la pension minimale que nous pouvons laisser à sa veuve sans qu'elle ne nous fasse de procès ? Quelle est la pension minimale que nous pouvons laisser à sa veuve avant qu'elle ne nous appelle pour nous menacer d'un procès ? Quelle est la pension minimale que nous pouvons laisser à sa veuve pour qu'elle ne se donne même pas la peine de nous menacer ? Statistiquement, dans quelle catégorie se situe sa veuve ? Y'a-t-il eu une rupture, même infime du contrat, de la part du client ? Quelle est la part maximale du montant de l'allocation que nous pouvons déduire d'après cette rupture ? Y a-t-il plus d'un niveau de parenté entre le défunt et les ayants-droit ? Ainsi de suite. Toutes les questions, pour toutes les situations, pour que nous dépensions encore moins pour vous, pour nous. Nous parions sur votre mort, nous misons sur votre malheur, et nous communiquons sur votre bien-être. Si dieu n'existe pas, nous personnifions, tout du moins moralement, certains des pêchés capitaux. Et vous savez quoi ? vous nous aimez ! Vous nous avez déjà comparé avec des dizaines de "concurrents" (notre oligopole vous fait encore croire à ce mirage), vous avez vos entreprises favorites et vous êtes sûrs que notre employé payé une misère pour vous faire des sourires condescendants travaille pour vous, se lève en pensant à vous et réfléchit vraiment à rendre votre vie meilleure.

Durant cette libre pensée, la réunion avance, mes notes aussi, mais pas sur le bon sujet. Une collègue me regarde bizarrement d'ailleurs, et essaie de voir quelle idée à forte valeur ajoutée je peux être en train de noter. Ne nous leurrons pas. Nous ne sommes pas en réunion pour faire avancer l'entreprise. Personne n'irait si tel était le cas. Nous sommes en réunion pour avancer individuellement. Chacun pour sa gueule, et c'est la belle et grande loi de l'entreprise. 90% des projets d'entreprise finissent dans le mur. Dans 90% des cas, c'est à cause de l'humain. On vous forme 5 années après le bac pour vous désapprendre tout ce que vous avez appris et que vous montez plus haut en écrasant la concurrence qu'en vous hissant. Un élève puis étudiant coûte 30 000 euros à l'Etat pour ça. Chaque étudiant coûte une année de salaire d'un cadre pour fouler aux pieds les fondamentaux de l'Humanité. Et après, on ose dire qu'on respecte quelqu'un professionnellement ... Et la famille est fière de ce que vous êtes, du poste à responsabilités que vous occupez. On oublie trop souvent les 2 réalités de la vie en entreprise. Quelque soit le poste qu'on occupe, quelque soit sa hauteur, on est pas arrivé là sans casser des oeufs. Et les oeufs sont souvent des autres. La seconde grande réalité de la vie en entreprise est qu'elle est l'exutoire de nos vies modernes. La vie civile ne vous permet pas d'être inhumain, l'entreprise le permet, l'autorise et mieux : l'encourage ! Tout ce qui est immoral n'est pas forcément mal vu en entreprise, tout ce qui est amoral est fortement recommandé. A la manière de la divine comédie, de Dante, en guise de règlement intérieur ou d'écriteau qui ferait mieux que "Arbeit macht frei", on pourrait écrire, sur le fronton des tours de verre "toi qui entre ici, abandonne toute morale". Ma collègue donc, croit sans doute que j'ai trouvé l'idée que me permettra de briller, de sortir une remarque pleine d'esprit pour appuyer ce que l'organisatrice, et donc la chef de réunion, et donc notre chef, viendra de dire. La pauvre. Si elle savait ... Elle ne s'imagine même pas que je la croque sur mon portable ... Mais je discute, je divague, et la réunion passe. Et si je ne veux pas me retrouver à la place du mort, celle à laquelle on ne peut rien répondre à la chef, il serait de bon ton que je me concentre un peu plus sur ce qui se dit. En particulier, selon que le chef de famille s'est noyé ou est cardiaque, ou a eu un arrêt respiratoire de plus ou moins 10 secondes, selon qu'il existe un enfant et selon son âge. C'est long un Homme à mourir par noyade. On estime ça à plus d'une minute. C'est long une minute quand on est un Homme, et qu'on souffre, qu'on lutte pour la vie. Ca doit être encore plus dur quand on voit l'Homme qu'on aime se noyer, qu'on ne peut rien faire. Et encore plus quand cet Homme est son père. Du haut de ses moins d'un an, et dans ce cas-là, il ne s'en souviendra plus ou de ses 6, et dans ce cas-là, ces images nous suivront jusqu'à notre mort, c'est une minute d'enfer. Et nous passons entre 30 et 60 fois plus de temps à discuter de combien est-ce que cet idiot qui a la bêtise de se noyer va nous coûter. Oui c'est long une minute. Mais moins gênant que ce que nous nous creusons les méninges pour lui ... en fait, pour nous pour lui. Et après cela, on me demande pourquoi je n'aime pas les canaux !!! On finit par définir une dénomination pseudo-professionnelle, qu'on finira par appeler jargon, une distinction subtile de termes selon les situations qui influera, fatalement c'est le cas de le dire, sur le montant, la durée et la dégressivité de l'allocation. Ce jargon, on s'empressera de ne pas le divulguer aux petits-nouveaux, aux nouveaux requins que nous étions à l'époque, de retirer l'échelle de l'ascension sociale par laquelle nous venons de passer. Il ne faudrait pas, ô grand dieu non, laisser le champ libre à tous ces petits cons. On étudie le principe de barrière à l'entrée pendant 30 heures en DESS, pardon M2, c'est pas pour rien !

Tandis que la chef continue de déblatérer son flot d'immondices que nous faisons tous mines de voir arriver comme le messie, une merveilleuse surprise, avec des regards pleins de reconnaissance pour nous rendre plus intelligents, nous vils mécréants ... je regarde autour de la table et je vois la laideur. Je vois la mièvrerie et l'obséquiosité. Je vois que nous faisons tous la même chose, que nous nous laissons fouetter pour pouvoir avancer, que nous tendons notre croupe dans un geste de vile, d'abjecte soumission pour que le maître nous soit redevable, reconnaissant ... Mais qu'est devenue l'entreprise ? A-t-elle toujours été ainsi ? Je regarde plus attentivement mes collègues, mes collaborateurs, ceux qui travaillent avec moi. Ils ont tous la même tête, ils regardent tous la chef. Moi, je suis en face d'elle, légèrement décalé. Si bien que quand je les regarde, je ne la vois pas. Cette position me donne un avantage certain : dans le champ de visions de mes coopétiteurs, je suis avec la chef. Il y a 2 domaines qui ne sont pas enseignés en Université et qui sont pourtant indispensable dans la survie en entreprise : les relations et le pouvoir. Dans le second, il y aurait une partie qui s'intitulerait "de choisir sa place en réunion". Où l'on comprendrait très vite qu'arriver à l'heure en réunion n'est pas une question de politesse, mais simplement une question d'espace vital, de positionnement géographiquement stratégique. Je les regarde encore plus, ils vont finir par me donner la nausée. Tous ces yeux pleins de fatigue, ces bouches pâteuses, ces idées éculées et sans intérêt, toutes ces poses carriéristes, ces airs faussement emportées, ces attitudes dissimulant mal des planques dorées ont oublié depuis longtemps que derrière l'établissement de règles de gestion métier, se trouvent de terribles drames humains. Et je pleure.

22 janvier 2009

No country for old men

Je suis né à la fin des années 70.
Pour les gens de ma génération, les acronymes TSR, DMA, ISA ont une certaine signification que beaucoup ne pourraient pas comprendre auourd'hui. Ni comprendre quel eldorado cela était à l'époque. Bill Gates y disait que 640ko de mémoire était largement suffisant, ou en tout cas, devrait suffir pour un bon moment. Aujourd'hui, le plus petit des portables vendu en grande surface est équipé de 3000 fois plus. Les processeurs traitent des données 32 fois plus grosses, 250 fois plus vite. 4 standards et 2 générations de bus se sont succédés. Plus personne ne se souvient de ce qu'est le MMX et personne ne se soucie de savoir quelles sont les améliorations du SSE4. Croyez-vous vraiment que beaucoup de gens savent que ce jeu d'instruction est présent dans leur processeur, ou que c'est lui qui a fait le succès d'AMD et de 3Dfx ?
Pour les gens de ma génération et ma passion, MARS n'évoque pas forcément une barre chocolatée, une planète ou un dieu. Suzuki n'est pas forcément une marque de motos, et Sega a existé autrement qu'en tant qu'éditeur de jeux pourris, a fait des consoles bien nées, qui ont fait trembler Nintendo. Nintendo, justement, n'a pas été que le constructeur monopolistique de consoles qui n'ont de jeu que le nom. Il n'était pas évident qu'un microprocesseur dépasse un jour la barre des 100MHz, et tout le monde tremblait à l'idée d'ouvrir son boîtier pour dévoiler toute la puissance de sa machine. Nous découvrions alors parfois les limites physiques et commerciales des composants. Nous étions alors des pionniers !!! Notre liberté grandissait avec notre imagination et nos connaissances, pourtant très faibles !
Comment nos enfants nous verront-ils quand ils sauront ?

"Mon fils, c'est un enfant de l'informatique, il est tombé dedans quand il était petit.
-Quel âge il a ? 10 ans ? Il est né en 98 ?
- Oui.
- ...
- ...
- En 98, j'avais déjà overclocké mon premier microprocesseur !
- ...
- ...
- Putain le coup de vieux !
- Oh, 10 ans, c'est pas si vieux que ça.
- 10 ans, non. Mais ça fait 10 ans que j'ai 20 ans !"

21 janvier 2009

Chute libre

Je dors debout.
Je ne dors plus.
Je n'arrive plus à dormir.
Tout a commencé ce week-end, quand je me suis offert du temps pour moi. Après l'énorme claque en forme de cuite de jeudi soir, je ne suis pas allé travailler vendredi, évidemment ! Evidemment ! Réveillé par le froid, la lumière dans l'appart', mais qu'est-ce que je fous à poil dans mon lit, moi ? Je regarde mon réveil, il est 8h30, donc j'ai 2h30 de retard. Je me lève, et constate qu'un seau est posé au pied de mon lit. Au fond, il y a 5 cm d'eau. Je suis un ange pour moi. Je me lève effectivement, évidemment, tout tourne, et évidemment, je n'ai pas faim. J'avale quand même un Ricoré et je m'apprête. Je reste un petit peu dans la douche et me prépare à attaquer cette journée qui va être très dure. Mais qu'est-ce que ça tourne ! Et dès que je fixe mon regard quelque part, j'ai l'impression que je vais vomir. A nouveau. Je me souviens hier, m'être échoué sur mon canapé. Le retour avait été dur. J'avais remonté le cours Mirabeau en suivant les joints entre les dalles du trottoir pour être sûr de marcher droit. Ca avait à peu près fonctionné. Arrivé au rond point de ma rue, je m'assois sur un banc. Jamais été aussi fatigué par cette foutue marche ! Dehors, des badauds s'activent encore, 3 heures vont bientôt sonner. Aix est une des rares villes où même ivre mort en plein milieu de la nuit, le truc que tu risques le plus c'est de rencontrer une jolie fille. Mais là, je crois que je ne peux plus rien faire. C'est con, 500m avant chez moi ! Finalement, je me redresse et parcours ces foutus derniers mètres. Cette fois, le trottoir est simplement goudronné, sans marque et mon bout de chemin devient un calvaire, un slalom géant, où je maintiens à bout d'épaule et de force les murs des immeubles voisins pour les empêcher de tomber. In extremis ! Je suis un ange pour vos maisons. Je ne crois pas avoir laisser trainer ma carte bleue, c'est déjà ça. Une fois sur mon canapé, je me suis donc assoupi, en ayant retiré mes chaussures. Et puis, une prémonition. Je résiste une première fois puis me hisse péniblement jusqu'à l'évier de la cuisine où je vomis sans scrupule ni manière aucune. J'ai eu le réflexe de faire couler de l'eau auparavant. Je suis un ange pour moi. Au bout d'un moment, je m'aperçois que l'eau ne s'écoule plus, ou très mal. Aïe. Ou pas en fait. Au point où j'en suis, je n'ai pas le moindre scrupule, non plus, à libérer le siphon des impuretés qui le bouchent. Tiens, j'ai mangé autant de copeaux de parmesan que ça ? C'est là (oui je sais, je pourrais aller à la ligne des fois), je suppose, que j'ai pris toutes les précautions concernant mon sommeil.
Bref.

Samedi soir, je me rends compte que finalement il s'agissait de Ravioli. La sauce aux truffes avait été très bonne. C'est marrant parce que mercredi, on plaisantait en disant que les bulles de champagne, à vomir, ça doit pas être extra. Dans le lot, je m'en suis pas aperçu. Je range mon appart', finalement, c'était pas si dur que ça, et je m'endors, pour me réveiller le dimanche à midi. Et là, j'ai commencé à réfléchir sur un loisir, et ça m'a occupé jusqu'à minuit. A 22h, je m'étais préparé un bon café ... c'est-à-dire un café dégueulasse, imbuvable et largement trop caféiné. Résultat, à 2h, je ne dormais toujours pas. Bon anniversaire ! Le lendemain, lundi, idem. Après le boulot, j'ai encore continué à me documenter et j'ai repris le bouquin, sur François Villon. Nul. J'aurais du mal à le finir. Mais Brassens et mon pote Christophe le trouvent bien. Tâchons de voir pourquoi. Couché minuit trente. Et hier soir, rebelote.

Sauf, j'ai passé la limite. Celle qui te permet de récupérer ton sommeil dans le bus. Je suis arrivé à ce moment où on est trop endormi pour être efficace, dans quoi que ce soit, et trop énervé pour m'endormir. Engrenage dangereux s'il en est ... Je suppose que l'insomnie commence comme cela. Et puis, on finit par s'endormir n'importe où, n'importe quand, comme un narcoleptique. Hier soir dans le bus, il m'a fallu 5 bonnes minutes pour croire que le bus n'avait pas été détourné et qu'il me ramenait bien chez moi. Un homme m'a laissé passer pour descendre et je ne l'ai pas remercié. Pas même regardé. Je dois avoir des allures de zombies. Ou des manières de malpoli. Excusez-moi.

Mais ce matin, alors que j'étais largement en condition pour enfin rattraper mon retard, la goutte d'eau. Le trop. Un homme, je n'en avais pas regardé plus jusqu'alors, allume bruyamment la veilleuse de mon siège voisin et s'assoit lourdement, avec moins de parole que moi, c'est dire (justement non) ! Il pose moult sacs, se débat avec forces accessoires, se dévêt de son manteau avec la grâce d'une mannequin des pubs l'Oréal dans les allées d'un supermarché déserté un mardi soir à 21h45, et finalement, sort un livre, tout en prenant bien soin de venir patauger sur mon espace vital. La journée commençait bien.

C'est paradoxal, parce que plus le bus bougeait, plus lui bougeait, à la recherche de je ne sais quel accessoire supplémentaire et superflu, ici un troisième stylo, là un étui à lunettes, à présent l'autre paire, défaire et refaire son livre, aller en chercher un autre dans son sac, avec à chaque fois une pression particulière tantôt sur mes cuisses, tantôt sur mes épaules, et plus moi je me tétanisais. Il fallait que je me calme, il fallait que je m'endorme. Mais à chaque tentative, cet homme que je n'avais toujours regardé me relançait un défi. Ce n'était pas lui en tant qu'homme. C'était lui envoyé par les forces du mal pour que je ne sois plus un ange. Pour vos maisons ou pour moi. Décidé à en finir, je lui jetais enfin un regard froid et dur qu'il ne vit même pas. J'avais à faire à un grand adversaire, mais la fatigue m'empêchait de prendre la situation avec le détachement et l'humour que j'applique d'habitude. Tout s'emmêlait, la fatigue, l'énervement, le bus, le brouhaha sourd du moteur, les commentaires débiles de RadioStar, quelque téléphone portable dont le haut-parleur nasillard diffusait de la musique arabe, le bruit régulier des feuilles des feuilles de choux qui se tournaient à mesure que la propagande se propageaient dans les cervelles dégénérés de mes compagnons d'infortune, et toujours mon voisin, se passionnant pour des pages sillonant son esprit. Mais il fallait que je me calme. Vite ! Je me tournais vers la fenêtre, en une manière de geste lent et calme.

...


"MAIS QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE BORDEL, PUTAIN ? TU T'ES CRU CHEZ TA MERE OU QUOI ?"

Oui, alors forcément, là, tout le monde dans le bus s'est retourné. Ceux de devant pour mieux voir, ceux de derrière pour mieux faire croire qu'il ne s'était rien passé.

"PUTAIN MAIS C'EST PAS VRAI, T'ES VRAIMENT UN ENCULE ! TU T'ES LEVE CE MATIN, TU T'ES DIT, TIENS, JE VAIS FAIRE CHIER L'ANGE ! C'EST CA ? T'ES UN MAQUEREAU POURRI, MA PAROLE ! CA FAIT PLUS D'UN QUART D'HEURE QU'ON EST PARTI, ET JE CROIS PAS QU'IL Y AIT EU PLUS DE 5 SECONDES CONSECUTIVES OU TU M'AS FOUTU LA PAIX ! ET COMMENCE PAS A REPONDRE, HEIN, C'EST PAS LE MOMENT, C'EST PAS LA JOURNEE ET T'ES PAS LA PERSONNE. ALORS MAINTENANT TU FERMES TA GUEULE ! FEEEERMEEEE TA GUEULE !!!"

C'était absolument pas le but, mais vraiment, tout le monde s'est tu. Plus personne a moufté. Pour le coup, Radio Star s'est mué en chuchotements uniquement troublés par les regards discrets et amusés du chauffeur. Les bruits de la casbah se sont arrêtés. C'est à ça qu'on reconnait les vrais racailles des fausses, d'ailleurs. Quand de vrais racailles montent dans le bus ou dans le métro, les fausses baissent leur baladeur. Les plus près ont monté leur journal devant leurs yeux, les plus éloignés ont regardé pardessus leurs pages.
Il commença un timide : "je suis dés ..."
"TA GUEEEEEEEEEUUUUUUUULE !!!!"

...
"Putain mais c'est pas vrai ça !"
Je tournai la tête, énervé qu'il m'ait fait m'énerver, regardai par la fenêtre, il y avait, en reflet, toujours cette limace immonde à côté de moi. Je me retournai vers lui, et calmement mais fermement, je lui dis :
"Allez, casse-toi maintenant."
Il parut ne pas comprendre.
"Allez, casse-toi, va ailleurs."
Il tenta de répondre :
"Mais ... il n'y a pas ...
- TU TE CASSES !!!! Putain, tu te casses. Tu te casses et tu reviens plus me faire chier. Tu te casses ailleurs, y'a des milliers de places, alors tu te casses. Tu dégages."
Une première claque partit, sur son front.
"Putain ! Ca m'énerve, alors !"
Alors qu'il tardait à évacuer, je le rabrouai solidement par l'épaule.
"Vas-y dégage, t'es en train de m'énerver là".
Il tardait trop à mon goût. Je remis une claque, forte celle-là, sur son front dégarni.
"Vas-y dégage, tu commences à m'énerver. J'vais t'ken ta reum, tu vas pas comprendre, enculé".
Là, il aurait dû comprendre. Alors que je m'adossais à la fenêtre pour faire presse de mes pieds sur ses cuisses. Il fut surpris et tenta de protester, puis finit dans l'allée.
"Pu-taaaaaaaaiiiiiiiiin !"
...
D'un geste de bras ample, je dégageai ses affaires, sac, livres, stylos, lunettes, boîtes, feuilles, porte-clés, clés, encore des lunettes, veste, ... tout finissait dans le couloir, sur d'autres sièges, certains vides d'autre pas, devant l'air ahuri de ce demeuré et dans le calme qui, finalement, était en train de revenir dans ce bus qui nous amenait au travail.

20 janvier 2009

Voilà, ça, c'est fait !

On a beau jouer avec, en rire, flirter, parfois, avec les barrières, vestimentaires, il arrive forcément un moment où on vous sort ça :
"quand je t'ai vu je pensais vraiment que tu préférais les hommes..."

Alors, elle a beau compenser en plaçant un gros compliment immédiatement après, quand même ... je suis déstabilisé.
De toute façon, ma journée avait mal commencé : je n'ai plus de chemise cintrée à me mettre et ma chemise fushia me boudinne un peu !!!

19 janvier 2009

Joyeux anniversaire

Mon amour, mon coeur,
combien Anaïs a galvaudé cette formule ! Qu'importe au fond, tant pis pour elle. Moi je peux encore te la dire les yeux dans les yeux.
Je n'ai pas dormi de la nuit. Je ne comprenais pas pourquoi. Je me disais que c'était parce que je m'étais réveillé à midi, je me disais que c'était à cause du café, je me disais que c'était parce que je n'étais pas sorti de la journée, je me disais que c'était parce que j'avais fait trop d'ordinateur ... Foutaises, hein ? Tu le savais toi. Mais je n'ai pas réalisé tout de suite. Il m'a fallu réfléchir au jour qui allait naître, déterminer sa date exacte, et à 2h30, tu sais que cela n'est pas facile. Et puis, j'ai retrouvé quelques forces que je cachais pour mieux m'endormir, j'ai compté, et j'ai trouvé. Et j'ai trouvé la date conséquente, aussi.

Mon amour, mon coeur,
il y a un an, nous étions ensemble. Te souviendras-tu de moi mon amour, quand j'aurais passé plus de nuits blanches à essayer de nous oublier ? Il y a un an je signais la fin du moi que je connaissais. Comme des enfants que nous n'étions plus, tu me bravais et me défiais. "Tous les hommes sont pareils ! Un homme marié, c'est comme un livre à la bibliothèque. Tu peux l'emprunter, mais tu dois toujours le reposer sur l'étagère". C'était pour te défendre et te rassurer. Comme dans le film "Jeux d'enfants". Cap ou pas cap ? "Cap de voir que ta vie est en l'air ?" "Cap de tomber désespérément amoureux ?". "Cap de boire un litre de vinaigre ?". "Cap, bien sûr". Je savais. Je savais ce qui allait vraiment se passer. Et ça s'est passé. Tout. Tu n'as pas été la seule à croire ou ne pas croire. Et je n'avais pas compris ce que tu voulais dire par "tu es quelqu'un de bien, tu trouveras quelqu'un qui te correspond". Oh mon amour, la vile, l'abjecte hypocrisie ! Comment as-tu pu me dire cela ? Paradoxalement, nous faisions comme si nous nous connaissions depuis des années alors que nous ne nous étions jamais rencontrés.
Te souviendras-tu de notre première rencontre, mon amour, mon coeur ? Sur les bancs d'une gare à Paris ? A minuit dans la ville - sans - lumière, tout luit, tout lui est acquis, à qui ? Histoire brouillonne de deux petits adultes, quoi qu'ils en disent, qui jouent aux jeux des grands, mais des jeux d'enfants finalement ... Te souviendras-tu de notre dernière séparation ? Sauras-tu combien j'ai lutté pour ne rien montrer, pour partir sans me retourner ? Est-ce que c'était de l'amour propre, de l'orgueil, ou l'envie de blesser ? Dans ces moments de grâce pourtant, où tous les sentiments sont mêlés. De l'amour à la haine, de la peine aux rires. Mais aujourd'hui encore, je ne renie aucun d'entre eux.

Il s'en est passé des choses depuis, mon amour, mon coeur.
Tu serais fier de moi. Parce que celui que tu as connu était une projection de ce que j'allais devenir. Je suis devenu celui qui t'avait plu. Oh pas pour toi ! Et ça reste le grand mystère de nous. Nous nous sommes plus parce que nous n'étions pas encore ce qui allait nous plaire. Il s'en est passé des choses depuis. Je suis devenu celui que je voulais devenir, j'ai appris quelques manoeuvres, quelques tours, quelques gestes, qui font briller les yeux et battre les coeurs. Je suis allé au bout de ce que je voulais faire, même sans toi. Surtout sans toi. Je t'ai vu changer aussi. D'abord régulièrement. Et puis, je suis moins venu te voir. Comme un défi, comme encore une agression que tu ne verrais pas. J'étais intrigué par cette personne qui changeait. Que je croyais avoir bien connue, et qu'en fait, je ne reconnaissais plus. Et j'étais de moins en moins certain d'aimer, d'avoir aimé cette personne. Et un jour, je ne suis plus venu du tout.

Mon amour, mon coeur,
voici un an que nous est fini juste après être né. Douze mois, dont huit passés à penser à me panser de toi, en me passant de toi. Et quatre sans toi. Cette nuit, j'ai mis du temps à retrouver ton prénom. Quand j'oublie le prénom d'une fille, le premier qui me vient à l'esprit c'est "machine". Faut-il être rustre ! Mais là, pour toi, non, rien. N'est-ce pas pire ? Bientôt, j'aurai oublié les traits de ton visage, dont je ne me rappelle qu'en contre-jour. Est-ce que je me souviendrai de toi, mon amour, quand j'aurai passé plus de nuits blanches que celles qu'on me propose ? J'ai peur. Ce n'est rien.

Mon amour, mon coeur,
j'ai passé plus de temps que je ce que je ne voulais avec toi ce soir. Cette nuit en fait, puisque le soleil commence déjà à percer mes persiennes. Je n'ai pas dormi, tu le sais maintenant. Tu le savais déjà. Alors je vais me lever, je vais faire semblant, je vais sourire, je vais essayer de comprendre. Mais j'ai été comme je le voulais. Je ne regrette pas. Je n'ai pas à rougir de ma fidélité ou de ma désinvolture. Surtout pas, finalement, pour toi. Oui je t'en veux encore un peu.

Mais tu vois, mon amour, mon coeur,
même avec tout ce que j'ai pleuré sur les bancs de la gare de Lyon, même avec tout ce que j'ai vomi de rage dans d'autres gares, je pense encore à toi.
Et ce soir encore, mon amour, mon coeur, je boirai ma Vodka glace en pensant à toi.
Et ça sera la dernière fois.
A la tienne.



Edit du 20/8/2010 : retrouvé dans les brouillons et sauvé du naufrage. Je suis content. Parce que le fond et la forme sont en phase avec ce que je pensais, ce que je ressentais. Plus que le poème que j'avais fait pour le blog à 1000 mains. En fait, le poème était que l'ombre de cet article que je croyais disparu. Je pense que cet article est l'un des rares à être complètement vrai. J'ai peut-être vraiment fait une quasi-nuit blanche ce soir-là. Et j'ai réussi à décrire un peu mes sentiments et complètement mes états d'âme. Quand je vois à présent son blog, avec toujours autant de succès, je ne la reconnais plus. Même si elle met plus de photos d'elle. Elle devient un souvenir. Elle a arrêté d'être elle pour devenir une partie de moi. Et donc, elle n'existe plus.
Tu vois, j'avais raison. Je suis guéri.

L'auteur chamanique

Il se disait qu'en prenant des poses, en usant d'accessoires que d'autres avaient usés, il lui apparaitrait la même forme de mélancolie, d'introspection, d'inspiration peut-être. Il avait pris le problème à l'envers. En étant mélancolique, en réfléchissant et en imaginant, la seule contenance qu'il pouvait se donner était de fumer une cigarette. Avec des gestes empruntés ! Heureusement pour lui, le ridicule ne tue pas. Etre encore adolescent à 30 ans relève forcément d'une psychopathie tapie.
Las !
Ces pseudo-drogues ne lui apportaient rien, sinon effectivement l'obligation de ne pas faire autre chose que fumer, sous peine de disséminer les cendres dans son appartement. Et le mimétisme avait ses limites. Ainsi, ce soir, il écrasa la cigarette commencée au tiers. Une mauvaise habitude en chassant une autre, il prépara un café dans sa cafetière italienne en inox, qu'une de ses conquêtes lui avait offertes. Malgré le toc apparent de l'objet, il avait été gêné par cette démarche. Et il trouvait le café toujours aussi dégueulasse. Même avec 2 sucres. Même en mettant moins de café. Pourquoi les gens ne se contentent pas d'un café décaféiné lyophilisé ?
Il s'était couché à minuit, convaincu que les 2 heures qui le séparaient de l'ingestion du liquide - trop - amer et sa force d'auto-persuasion lui permettraient de dépasser la chimie.
2h30 : "détends-toi, c'est uniquement chimique".
Et là, au milieu de la nuit aussi blanche que son café était noir, perdu dans la fatigue de 3 journées passées en décalage de sommeil forcé, la vérité la plus simple lui apparut : pas besoin de drogue. Il suffit d'aller flirter aux frontières de la résistance humaine pour que l'Humain se sublime. Sans sommeil, il ressemblait à un chamane.

14 janvier 2009

Grève de la RTM

Le 14 janvier 2009 - Pas de trafic Autobus Métro et Tramway - A la suite de
l'agression d'un chauffeur le 13/01/09
La RTM vous remercie de votre
compréhension.

Les grèves de transport en commun, me disaient les images d'Epinal, sont la source d'inépuisables réflexions philosophiques et traits métphysiques de mes congénères. Dont acte.

Je descends du bus, régi par le Département, donc pas en grève, lui, pour me rendre à mon métro. Grille fermée, tandis qu'une femme lit à voix haute le message qui tombe comme une sanction. Elle est perdue dans ce grand Marseille et, heureusement pour elle, je sais aller de la Porte d'Aix à Castellane. Oui, je connais les chemins détournés et les passages secrets. Oui les petites rues n'ont plus de secret pour moi. Oui je sais l'art étrange du faufilement prompt et furtif qui fait gagner de précieuses minutes à l'employé stakhanovisé. Oui je ... Bon ok, c'est tout droit.

Nous nous proposons de faire le chemin ensemble. Elle a un petit accent, russe me précisera-t-elle. Timide : "ça fait 7 ans que je suis en Fr(l)ance, mais je n'arr(ll)ive pas à m'en sépar(l)er". Chemin faisant, nous devisons. De sanction justement.

Je ne comprends pas.

- Quoi donc ?

- Et bien, l'agresseur doit se faire attraper, il sera puni et ce sera
normal. Mais nous aussi nous sommes punis, et nous n'avons pourtant rien fait
!

Je ne m'étouffe pas devant ces considérations médiocres, ces propos surannées et déclamés comme on parle de la pluie et du beau temps chez son coiffeur, respire lentement et profondément, et répond, finalement, avec un sourire conciliateur :

Nous ne sommes pas autant punis que cela. Regardez, cela nous fait marcher de bon matin dans une belle ville.

Même si, entre la Porte d'Aix et Castellane, on a vu mieux, les connaisseurs me le concèderont. Qu'importe ! C'est le droit de grève qui est en jeu ici ! C'est pas n'importe quoi tout de même !!! Le socialisme à la Française contre le Père qui a trahi ses idéaux, la force tranquille contre GazProm, Mittérand contre Poutine, la revanche du rouge sur le noir, l'inutilité des plus beaux combats, le gran ...

Mais en plus ils ont pas le droit !

- De quoi ? (j'ai horreur d'être interrompu pendant mes belles phrases)

- De faire grève, comme ça, du jour au lendemain !

- ...

- Ils devraient prévenir !!!

Je manque de m'étouffer cette fois, en lui demandant aimablement de bien vouloir fermer sa gueule, à cette ruscoffe de mes deux, qu'elle commence à me les hacher menu avec ses propos à l'emporte-pièce et à l'odeur de néo-libéralisme infect, et qu'après tout, même avec son joli visage, son très beau manteau et ses somptueuses chaussures, si elle est pas contente, elle a qu'à y retourner, chez elle, au pays des pingouins et des oies sauvages, elle verra si le droit de grève est accepté et comment on gère des conflits sociaux à grands coups de goulags ! Sale conne !
Je m'arrête, interdit, constatant avec désespoir que le racisme se cache décidément partout. Puis je réponds, toujours avec un sourire, triste cette fois :

Oui, l'agresseur aussi.