Bonjour Messieurs. En cette nouvelle année, permettez-moi tout d'abord d'adresser tous mes voeux de santé, de bonheur et de prospérité à nos estimés actionnaires. J'ai l'honneur de vous présenter les résultats de notre entreprise pour le troisième trimestre fiscal de cette année. Ils seront largement commentés et, à la fin de notre entretien, il ne fait nul doute que vous serez extrêmement satisfaits de ce que nous nous serons dit.Tous les ans, ...
en fait 2 fois par an,
nous nous rencontrons avec les actionnaires.
Les grands, les vrais.
Contrairement à chez Samsung, tout le monde n'est pas invité. En fait, ce sont les actionnaires qui invitent les dirigeants. Et contrairement à ce que les mots semblent vouloir dire, ce sont les actionnaires qui dirigent. Ca fait très longtemps qu'ils dirigent. Ca fait trop longtemps qu'ils dirigent. Je veux dire ... presque depuis le début.
Je crois même pas que nous avons existé sans actionnaire.
Ou si, peut-être, tout au début.
C'était il y a ...
Comme vous le savez, notre entreprise est attachée, je dirais même dévouée, à l'accomplissement d'une bonne relation de confiance avec ses clients, et à la découverte, toujours récompensée, d'une symbiose avec ses actionnaires. Cette année encore, je suis fier de dire que nous avons atteint ces objectifs, au-delà même de ce que nous avions espéré, vous allez en convenir.J'étais encore un puceau à l'époque.
Je comprenais rien.
Et j'avais juste chopé la bonne opportunité.
Le bon mec, au bon endroit, au bon moment. Rien de plus.
Derrière, tous les magazines économiques vont mettre en avant une personne, un chef d'entreprise, parce qu'il aura eu le nez, l'idée géniale, la réforme de l'organisation. Il fera la une des journaux et passera à la télé. Même, des fois, on le confondra avec des intellectuels ... foutaises ! Le seul véritable talent, c'est l'opportunisme.
Les résultats d'aujourd'hui s'inscrivent, et vous le savez très bien, dans un contexte toujours plus concurrentiel, dynamisé depuis ces dernières années par une action conjuguée de l'émergence du marché et de consommation et de production chinois d'une part, et d'une crise mondiale qui commence à se faire sentir dans tous les pans de l'activité d'autre part. A ce titre, la conséquence néfaste des écarts de devise n'entre que pour part négligeable dans nos chiffres, et ce point encore est à souligner, bénéfiquement.Moi par exemple, j'ai juste été là quand mes clients avaient besoin de moi. Ca a pas été très dur ensuite, de creuser le besoin, j'avais acquis leur confiance. Je suis devenu indépendant. Et puis, de les rassurer, pour créer un autre besoin, pour faire travailler quelqu'un d'autre à ma place pour gagner de l'argent. Et un autre. Et un autre, et un autre, ... et ainsi de suite.
Rentrons à présent dans le vif du sujet si vous le voulez bien.
Assez vite en fait, on s'est retrouvé bloqué, on le voyait bien. On en voulait encore plus, l'argent appelle l'argent, hein ?, mais notre organisation, notre absence d'organisation, ne nous le permettait pas. Alors, on a fait la tournée des banques. Et puisqu'on avait pas assez d'argent, les banques nous ont refusé. Alors, on a fait la tournée des grosses boîtes. Et puisqu'on avait pas d'argent, les grosses boîtes nous ont accueilli. Dont une. Ils voulaient nous racheter. Bien sûr, j'ai refusé. La marge, je la voulais dans ma poche. Pas dans celle de ces connards, pas dans celle de mes employés, je la voulais dans la mienne. J'avais l'occasion d'avoir une belle caisse, une belle maison, d'impressionner 3 poufs en soirée par mon statut, ... j'ai bien négocié, voilà tout.
Les chiffres, chers actionnaires, sont conformes à ce que nous nous étions fixés voici 9 mois, et ceci est une excellente nouvelle. Vous vous rappellerez sûrement les difficultés que nous avions eu à définir ces objectifs. Laissez-moi vous redire combien je suis content qu'ils soient atteints. En ces temps de crise, délivrer, le mot n'est pas trop fort, du 12% relève d'une performance exceptionnelle, je ne doute pas que vous n'en doutez pas.Et ça a marché !
Quelles belles tranches de vie on s'est tapées quand même. Tous les ans on partait en séminaire aux Seychelles, aux Barbades, à Tahiti, ... . On bouffait des homards gros comme le bras. On buvait du champagne à 12 SMIC. On se tapait des putes incroyables. On tapait de la coco aussi, plein les narines. Tous les ans, on faisait semblant d'être importants. On allait voir ces connards, et on leur expliquait pourquoi ils avaient un trou de 2 millions dans nos finances. On jurait la main sur le coeur qu'on allait remonter la pente. Oh, ça oui. Connards ! Ils pouvaient rien dire, ils avaient 5% du capital !!!
Quand je regarde ces chiffres, je ne peux m'empêcher de les comparer avec ceux de l'année précédente, et de l'année précédente, et de l'année précédente encore ... et de me souvenir que j'ai été cet actionnaire unique au départ. Et que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Et que depuis, vous avez réalisé grâce à nos actions, une remontée spectaculaire de plus de 200%. Merci de nous avoir fait confiance.Sauf, ça dure jamais longtemps ces belles histoires. Forcément, à un moment ou à un autre, ça dérape. Ca a commencé léger. Un des premiers que j'avais embauché qui se barre. J'ai maquillé ça en "formidable opportunité pour lui". Un autre aussi, qui commençait à me taper sur les nerfs. Et puis qui avait dit du mal de moi devant une fille aux Canaries. Lui aussi a eu une "formidable opportunité". Et puis, ça a continué. Mon ancien ami, mon premier associé, un des premiers salariés aussi, il a dit qu'il fallait que ça cesse. Qu'il fallait donner plus d'attention aux salariés.
Et pourquoi pas les augmenter aussi ?
Connard !
Ca a été dur d'écrire sa lettre de démission.
Pas de la lui faire signer.
Les précédentes années ont été principalement marquées par une volonté constante d'optimisation de l'organisation en vue d'une rentabilité accrue. A ce titre encore, je sais que vous avez apprécié nos décisions courageuses du milieu d'année.Et entre-temps, ces gros connards d'actionnaires, ils rachetaient les actions de ceux qui se barraient. Toutes ! Peut-être parce que j'avais mal pensé ça, à l'origine avec le comptable. Peut-être aussi parce que eux seuls avaient la thune nécessaire pour racheter des millions d'euros de stock-options. Connards.
Voyons à présent plus en détail ces chiffres. Tout d'abord, nous allons commencer par l'agence d'Ottawa, qui livre cette année un chiffre de 15%. Ce chiffre est d'autant plus remarquable ...
Et aujourd'hui, je suis devant eux, devant ces 3 puceaux tout droit sortis de je-ne-sais-quelle-putain-d'école-de-commerce ou de-finance, qui étaient même pas nés quand je développais déjà le système informatique de retraite de leurs grand-pères, dans des costards hors de prix, derrière un grand bureau en marbre.
... qu'il ne faut pas confondre avec précipitation. L'agence de Paris est intéressante à plus d'un titre. Tout d'abord par son rendement exceptionnel, mais surtout par ...
Ah, c'est sûr, on fait les choses en grand.
Les dirigeants, ils se pointent tout frais payés en Business Class dans ces putains de tours de verre. La vue est belle, tiens. De l'immense baie vitrée, on croirait que le bureau est dans le vide, on peut voir un immeuble en face, d'habitations celui-là. Dedans, il y a peut-être une famille, heureuse celle-là. La femme doit être en train de finir de se coiffer. L'homme en train de nouer sa cravate. La nounou s'occupe des 2 enfants, Ben et Lisa. Ils vont aller à l'école dans quelques minutes. Ce sont des bons élèves. Ils ramènent des bonnes ...
... ah putain la famille ! J'ai salopé ça aussi.
... où la situation prospère également sur notre agence de Sophia. Revenons un instant sur le continent américain avec notre agence de New-York où ...
Et ces connards. Aujourd'hui, ces 3 cons représentent 70% des actionnaires. Et les actionnaires, eux, ils veulent qu'une seule putain de chose. De la thune, encore plus de thune et encore plus vite. Et plus ils croient que tu peux produire de la thune, plus ils ont confiance dans ton sourire mielleux, plus ils en mettent, ces cons. La corne d'abondance. Pour eux, le seul véritable jeu, c'est de vite retirer sa mise avant que la corne soit vite. Et si possible l'étape d'avant, jsute avant. En math, on appelle ça une limite. Là, les 3 puceaux, ils sont emmerdés parce qu'ils l'ont fait un peu trop tard. ... Ils ont perdu 2 millions !
Ce qui nous amène à évoquer la situation particulière de l'agence dont je suis responsable. Paradoxalement, si la crise ne se fait pas ressentir dans les agences des principaux centres financiers du monde, nous la subissons ici avec une acuité renforcée.Mensonges, mensonges, mensonges. Trahisons, mensonges et lâcheté. Dieu que la guerre économique est jolie ! J'oublie de leur dire que j'ai fait ces hausses de résultats en réduisant nos moyens ... ceux des salariés. Ils m'ont cru. Ils ont investi. Et aujourd'hui, non seulement, je peux plus presser nulle part, mais en plus, la conjoncture se referme.
Comme vous vous en souvenez, je vous avais enclin à ne pas fixer d'objectifs trop hauts, tant la situation était incertaine. Et bien, j'ai envie de dire qu'il y a des moments où j'ai horreur d'avoir raison. La conjoncture nous a été largement défavorable, poussée en cela par le désintéressement prévu, mais à une échelle temporelle de magnitude, de nos clients principaux. Ceci a des conséquences directes sur nos chiffres et je suis obligé de faire un avertissement sur les résultats.Profit warning. Dites ces 2 mots à n'importe quel trou du cul de Wall Street et, passés les 2 dixièmes de seconde où il essayera de se rappeler s'il a misé des actions sur votre sourire faux ou, s'il n'a pas cru en vous, il sera immédiatement livide, s'enfuira sans vous saluer, poussera un soupir de soulagement à peine discret, vous regardera avec compassion, puis dédain, vous qui n'avez pas été capables de fournir encore mieux que l'année dernière. Les résultats inatteignables sont juste là pour vous en fixer de nouveaux, encore plus inatteignables. On presse le citron, on presse le zest, on presse même la main qui presse, et après on se barre.
Cette année, on nous avait demandé 11%. On a livré 6%. Notre meilleur bénéfice depuis 15 ans dans un contexte économique hyper-tendu avec un situation sociale exsangue. C'est une performance de 1er ordre. On va se faire tuer.
Ainsi, selon nos prévisions, toujours pessimistes bien entendu, pour ne jamais nous faire surprendre, nous escomptons livrer 6% à cette fin d'année ce qui, compte tenu du contexte économique local, représente une véritable gageure et une extraordinaire performance.
- (moue contrariée) ...
- ...
- (silence) ...
- Bien entendu, nous allons mettre tous les moyens en place pour essayer d'atteindre quand même les 11% que nous nous étions fixés en avril dernier.
- (moue dubitative, l'un des actionnaires hausse le coin de son sourcil gauche) ...
- ...
- (silence) ...
- Avec pour commencer, le gel des salaires sur le dernier trimestre.
- (moue boudeuse) ...
- ...
- (silence) ...
- Et, c'est une autre grande mesure que nous hésitions à dévoiler avec mes collègues ici présent, la mise en veille des frais de l'organisation.
- (les 3 sourient et se détendent immédiatement)
Et voilà.
Voilà comment en 10 secondes, sans rien faire, avec seulement une moue boudeuse et un haussement de sourcils, les actionnaires se prennent 50k€ sur notre dos. Sans un mot.
(Bonhomme) Bien évidemment, toutes ces mesures ont fait l'objet d'étroites discussions avec mes collaborateurs, mais je souhaitais les garder pour la fin et emporter votre conviction et votre confiance renouvelée pour l'année fiscale à venir.Mensonges, mensonges, mensonges, et mensonges encore.
Bosser comme un con.
Lécher le cul de ces connards.
M'abaisser, m'avilir.
Pour eux.
Pour ma famille.
Pour le crédit de la baraque.
Pour la bagnole.
...
Tout ça, ça pourrit comme de l'eau croupie dans de la boue dégueulasse.
Tout ce que j'ai pu donner.
Par amour.
Tout ça ..
...
Trop tard.
Ca fait trop longtemps que je suis déjà mort.