La scène se passe dans un appartement du XVIIIè (siècle, pas arrondissement), à une heure où l'on dort ou l'on baise.
Tout ça ?
- Oui.
- Bon.
- ...
- Bon.
- ...
- ...
- ...
- Ca marchera jamais ton histoire.
Elle resta muette, ni choquée ni interdite. A peine curieuse.
Tu viens pas me voir pour que je te vende des fleurs, j'suis pas ta copine ?
- C'est vrai.
- Alors voilà, ça marchera pas, et tu ferais mieux de laisser tomber ou de changer ton fusil d'épaule.
Des larmes dans les yeux :
Mais je l'aime.
Il resta un peu apitoyé, un peu déçu qu'à bientôt 30 ans, ... et puis en même temps un peu compréhensif. Des cicatrices qu'il possédait, tout le monde n'en avait pas des si profondes. Et c'était bien.
Et alors ?
Cette fois, elle resta interdite.
Tu lui as dit, je suppose. Il s'en fout de ça ! Et c'est normal ! "Oh mais moi je t'aime". La belle affaire ! Est-ce que ça change quelque chose à votre état, à votre liaison. Lui ne t'aime pas, ou plus. Ou ne t'a jamais aimé. Enfin, en tous cas, il n'est pas bien avec toi. Et parce que tu l'aimes, parce que tu' l'informes de cet état de fait, duquel, au passage, je ne suis pas convaincu, mais c'est une autre histoire, il devrait se forcer ou revoir son jugement ? Se forcer, ça ne marcherait pas, ni pour lui, ni pour, à moyen terme, toi, et, revoir son jugement ?!? Voudrais-tu d'un homme comme ça ? Un homme suffisamment bête pour avoir besoin qu'on lui mette de si grossiers points sur les "i" pour devoir revoir son jugement ? Vise haut, tu le vaux.
Le silence de l'appartement les réchauffait de cette nuit si fraîche en ce printemps si entamé.
Mais en fait, tu as 2 possibilités pour le reprendre, pour le reconquérir, ou tout du moins essayer. La première, c'est épouser ce qu'il aime, devenir ce qu'il souhaite. C'est la plus stupide. Mais c'est déjà mieux qu'il me semble la manière dont ça se passe actuellement. Tu te renseignes, tu évalues et tu te transformes. C'est la plus stupide pour de multiples raisons. Tu te perds, tu deviens une larve, une serpillère, et surtout, ça te fait plonger dans un système où tu devras toujours t'associer à son désir. A toi d'être suffisamment intelligente pour devancer son plaisir informalisé. Sitôt qu'il verrait que tu suivras ce qu'il veut être, tu le dégouteras, s'il a une once d'estime de soi, d'amour propre. Si ce n'est pas le cas, il ne vaut rien. Mais intelligence et soumission font rarement bon ménage. Et effectivement, le désir, l'envie de l'autre, change constamment. Tu t'inscris dans un mythe sisyphien. C'est enfin stupide parce que tu fais clairement une démarche - avilisante, au risque de me répéter - pour quelque chose, quelqu'un, que tu n'es pas sûre d'obtenir à la fin. Et tu reviendrais me voir, dans un an, en sanglotant parce qu'il n'a pas investi quelque chose alors que toi, oui. Putain, mais dans quel monde on est pour croire que l'amour répond exactement au jeu du capitalisme ? Et le capitalisme justement. Quand bien même tu l'obtiendrais, à quel prix ? Le prix du non-toi ! Mais même ça, en fait, tu l'as pas fait.
Les respirations succédaient aux respirations. Les réflexions aux pensées. Pas un mot. Quand les étoiles sont hautes dans le ciel, quand le reflet de la lune sur les nuages est suffisamment clair pour voir la vie dans sa triple vérité, il est bon de se taire.
Ou alors tu as l'autre possibilité. La dure. Ca tient en trois mots : acquiers une vie. Ca sonne mieux en anglais : get a life. Attention, c'est plus dur, et ça a pas du tout les mêmes objectifs. Mais c'est à ce prix là, et ce prix là seul, que tu te libéreras de tout, que tu te retrouveras et que, paradoxalement, tu as le plus de chances de le retrouver.
- C'est-à-dire ?
- Qu'est-ce que tu as à offrir ? Qu'est-ce que tu représentes ? Une serpillère, un casse-noisettes ? Mets-toi à sa place et vois comment il te voit. Si ton image était reluisante, c'est lui qui serait à ma place, et tu aurais tes cuisses autour de moi, autour de lui. Alors je pense que ce n'est pas le cas. Ce n'est pas bien pour toi, tes yeux et leurs larmes me le disent, et ce n'est pas bien pour lui, puisqu'il s'est barré.
- Alors ?
- Alors ? Vis pour toi. Fais ce que tu veux faire. Fais ce qu'il te plaît. Loin de lui. Hors de lui. Tu n'es pas née, tu n'as pas été conçue pour être cet autre morceau de lui. Si vous vous étiez pas rencontrés au détour d'un cours que tu as séché et lui qu'il allait sécher, il y a tellement longtemps, il y a trop longtemps, tu l'aurais jamais rencontré et ta vie n'aurait servi à rien ? Allons, allons. Tu es intelligente. Et viens pas me parler de connerie de destin ou quoi !
- Et je fais quoi ?
- Le plus dur. Le plus dur parce que déjà c'est dur avant, mais en plus, ça demande à ce que tu le fasses maintenant. Tu te prends en main. T'as 30 ans, t'es belle, t'es pas conne, tu as, ou tu as eu une volonté propre, alors tu vas agir de cette manière. Tu vas faire ce qu'il te plaît. A nouveau. Tu aimes marcher ? Marche. Tu aimes faire du tennis ? Fais du tennis. Tu aimes faire de la photo ? Fais de la photo. Tu aimes les jeux-vidéo ? Fais des jeux-vidéo. Tu aimes lire ? Lis. Tu aimes regarder les séries télé ? Ne regarde pas les séries télé. Fais ce que tu veux, mais fais ce qu'il faut pour te construire.
- Mais j'y arriverai jamais.
- Je te l'ai dit que ça serait dur. Surtout maintenant.
- Il m'a fait tellement mal.
- Non. Il ta fait un petit peu mal, et tu en souffres énormément.
- ...
- Ah oui. Cerise sur le gâteau : t'es pas du tout certaine de le récupérer avec tout ça. La seule personne que tu vas récupérer, c'est toi. Et crois-moi, ça vaudra bien plus que lui, ou un autre.
- Mais je veux qu'il revienne.
- Et c'est pour ça que tu l'as fait fuir. Si on fait le point, à l'annonce, aux prémices mêmes de la rupture, tu avais 2, non 3 possibilités. Faire la serpillère ou te construire une vie, qui aurait pu éventuellement aller avec lui. Et tu as choisi la 3ème : le pire. Tout ce qu'il aimait pas, tu l'as amplifié. Misant sur le fait que la souffrance que tu allais lui faire subir ferait qu'il demande grâce et qu'il revienne en rampant. Je vais te laisser méditer là-dessus parce que si je me prononce, je vais être désobligeant, et tu sais que je ne veux pas l'être. Mais, selon moi c'est le pire des choix. Le pire.
- ...
- Et ta vie, il ne faut pas compter sur quelqu'un pour la faire. Tu peux, à un moment, mélanger ta vie avec quelqu'un. Et cette vie mélangée sera d'autant plus belle que les vôtres le seront. Mais c'est une mauvaise chose que de compter l'un sur l'autre pour rendre vos vies belles. A un moment ou un autre, l'un sera esclave ou pire, vous serez esclaves de votre image, sociétale.
- ...
- Rejette tout ça et vis pour toi. Tu seras plus belle et tu plairas plus.
- ...
- Pour tout le monde.
Toutes les nuits sont une occurrence de plus où le soleil triomphe, comme tous les jours sont une fois de plus où il abdique. Les oiseaux commencent à chanter avant le soleil. Qui n'a pas fait de nuit blanche ne le sait pas. Il faut savoir faire des nuits blanches, pour ceux que l'on aime, avec ceux que l'on aime, pour vivre une journée en entier, pleine, pleinement. Pour vivre avec eux des moments volés aux autres, à tous, même au jour et à la nuit. Des moments qui tour à tour nous dévoilent et nous cachent, nous mettent à nus tout autant qu'ils nous encapuchent, tantôt dans la vérité tantôt dans la pudeur.
Le soleil était encore loin d'éclairer la ville et la lune était toujours haute dans le ciel. Pourtant, la nuit palissait déjà de cette journée, de cette nuit lourde de déclarations et de révélations, d'éclats et de coups d'éclats. Recroquevillée contre lui, la tête sur ses genoux, elle s'était finalement endormie, les yeux rouges et gonflés, des traces de maquillages sur les joues. Il avait remonté le drap sur elle et lui caressait les cheveux avec tendresse. A voix basse, il lui murmurait quelque prière ancienne, peut-être dans une autre langue, qu'il n'avait jamais connue, quelque souhait éternel, soulagé que ses blessures aient servi à quelque chose, et pleurant à voix basse la douleur de ses plaies réouvertes pour l'occasion.
Ses larmes tombaient lentement sur la soie de ses cheveux, dans le vacarme refréné de ses dents qui grinçaient.