
Je regarde les gaspillages de la Sega Saturn et l'adoubement de la Nintendo 64 face à la PlayStation. C'était à une époque où Nintendo souffrait, faisait profil bas. Peu de temps après, la Gamecube serait la console la moins chère du marché. Mais oui, c'est le même Nintendo que l'arrogant qu'on connaît aujourd'hui.
Je regarde ces consoles avoir échoué, s'être échouées. Les espoirs que les
ingénieurs, et surtout les marketeux avaient placé en elles. Je me souviens de ces millions d'adolescents (à l'époque, seuls les adolescents masculins s'intéressaient aux consoles) s'être passionnés, patiemment fanboyisés à grand coup de Megadrive et de Super Nintendo. J'ai été d'eux.
Et je n'ai pas compris, je n'ai pas vu.
Le temps que la Play débarque avec force piratage, j'étais out. Je n'ai pas compris les graphismes de FF7. Ni ses cinématiques. Je voulais juste jouer. Je n'ai pas compris qu'on fantasme sur une centaine, puis un millier de polygones, de triangles en fait. Même si au final, c'était sensé représenter Lara Croft aux seins pointus. Je n'ai pas eu peur devant Resident Evil. J'étais surtout gêné par les caméras. Et je n'ai pas aimé Super Mario 64, je ne comprenais pas les contrôles.
Je suis un dinosaure.
Je regarde interrogatif les 5 (cinq !) consoles qui gisent dans mon placard : Megadrive (2, avec quelques jeux auxquels je n'ai jamais joué), Dreamcast, Playstation, Gamecube et Gameboy Micro. Toutes en état de marche, elles ressemblent plutôt à des pierres tombales et leur épitaphe :
C'est moi qui t'ai fait connaître Madden, le jeu auquel tu auras le plus joué !!!
Je suis aussi la console (enfin, l'une de celles) de ton meilleur ami. Et puis NFL 2K2, ça arrache tout, non ?
Tu te souviens de Croc à Casino ?
Je suis la Gamecube, le baroud d'honneur du monde d'avant, avec Super Mario Sunshine quand le monde se passionnait pour Halo !
Vous jouez où avec la vôtre ? T'as vu mon Dragon Quest Monsters Caravan Heart pirate version US ? Et Sword of Mana ? Et tous ces bons Super Mario ...
Toutes sont des marqueurs de moi, le contraire de bouts de moi, dans le sens qu'elles ne me constituent pas ; c'est moi qui y ait laissé des morceaux. De doigts, de sommeil, de sueur, de tension ... ma première nuit blanche devant Alex Kidd, les moments de galère devant Ghouls n' Ghost, (tous) les matches de John Madden ...

Je remonte plus loin et je vois le Commodore 64, les courses de Pitstop II avec mon frère, mes débuts à Flight Simulator, les jeux avec Seb sur CPC, Golden Axe sur sa Megadrive (il a toujours été en avance sur moi pour les consoles !) ... Aujourd'hui encore, je me surprends à voir ce que sont devenus les héros de ce temps : journalistes, programmeurs, graphistes, musiciens ...
Ah que ce monde-là était merveilleux !
Oh, je fais pas le couplet du vieux con. C'était bien avant, et c'est très bien aujourd'hui. Différent, bien sûr, mais pas moins bien. Ceux qui disent ça ne vivent pas assez. Et en fait, enfant et ado, j'aurais donné beaucoup pour vivre ma vie, tranquille, pénard, excitante par moments (et décevant par d'autres, hein, tu m'as pris pour les feux de l'amour ou quoi ?).
Et je me retrouve, 24 ans plus loin, bientôt 25. Je me revois, plus jeune, avec un oeil bienveillant sur cet enfant que j'ai été. Je suis un geek qui a vieilli. Ou j'ai été un geek et j'ai guéri. Et tant mieux !
Quand mon frère me parle de carte graphique, je comprends carte routière. Quand Seb me parle de Halo 3, je réponds Dr Mario. Quand on me parle de Wii, je pense à une partie de tennis. En vrai. Je ne comprends plus les jeux-vidéo. Depuis qu'ils ne s'adressent plus à moi (à qui la faute ?), je ne m'adresse plus à eux. Les jeux-vidéo et moi nous avons divorcé. Tant qu'à faire ...
Mes consoles prennent la poussière et l'humidité dans l'armoire de ma salle de bain, elles ne sont pas à portée d'yeux, et ce vilain mélange aura raison d'elles avant que je ne m'en aperçoive. Elles sont cachées. Et elles meurent.
Les consoles se cachent pour mourir.
Et moi, je regarde leur mort lente, n'osant pas couper définitivement le cordon, étouffant ma culpabilité par une mauvaise excuse "un jour je les ressortirai", mais conscient que je ne les ressortirai plus. Elles doivent se dire "l'armoire d'Olivier, c'est comme une colonie de vacances. Sauf qu'il n'y aura plus jamais de rentrée des classes". Tous ces bouts de nous qu'on pose en pause, qu'on garde pour plus tard, et qu'on ne ressortira jamais ...
A céder : quelques consoles et quelques jeux, presque tous originaux, neufs pour la plupart, certaines raretés.
Livré avec quelques bouts de moi.

NB : le titre de ce poste m'a été inspiré par le dessin "Les doudous se cachent pour mourir", sur le site
http://tapayann.blogspot.com.