12 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XII)

Une après-midi que nous étions assis à côté de la cascade, appuyé à son bâton, il me dit :
« Toi aussi un jour tu sauras, petit con. Et tu devras leur dire, tu devras propager. C’est ainsi. Et il ne faut pas que tu en souffres, laisse ton égo de côté. L’élève dépasse toujours le maître. Toujours la cascade coule. Sois heureux, au contraire, d’avoir été un bon maître, puisque ton élève utilisera ce que tu lui as donné. »
Un silence passa.
Il se retourna brutalement et fit tournoyer son bâton vers le rocher derrière lui. Il l’abattit alors d’un coup brusque, vif et puissant.
Un bruit creux et sourd raisonna lourdement face au vrombissement incessant de l’eau. L’action n’avait pas duré plus d’une demi-seconde. Et non seulement je ne l’avais senti vouloir se déplacer juste avant, mais en plus j’ai à peine pu suivre le mouvement. C’est là que j’ai compris que même si j’avais acquis un certain niveau, et contrairement à ce qu’il m’avait dit, j’étais encore loin, très loin du sien.

Il le savait,
Je le savais,
Et le lynx au crâne fracassé qui gisait à présent à ses pieds, le savait également. Trop pressé de faire un festin trop facile, son crâne ouvert laissait couler abondamment son sang grenat.
Un silence, et puis :
« Tu sauras, et tu devras leur dire, mon ami, me dit-il simplement. »
Ce fut la seule fois qu’il m’appelât ainsi.
Peu après mon retour vers l’Europe, j’ai reçu une lettre de lui, transmise par le chef du village. Il disait que ses ancêtres lui manquaient, qu’il avait vu beaucoup de choses, mais qu’il lui en restait une à voir, qu’il avait été heureux de me rencontrer, moi le petit con aux yeux ronds. Mes larmes coulaient de mes yeux ronds sans discontinuer sur les idéogrammes dessinés à l’encre, avec la plume qu’il utilisait quelques fois et que je déchiffrais lentement, rappelé sans coup de semonce à la réalité de la vie. Il me parlait de son enfance, de son père, de sa mère, de ses amis, tous morts depuis longtemps. Sa lettre se terminait par ces mots :
« Toujours la cascade coule. Tu leur diras. »