... et on a enregistré.
Maintenant que j'en parle, 2 mois plus tard, ... c'est plus pareil, mais il faut que j'en parle, parce que certaines de mes errances partent de là ; en tout cas, commencent à ce moment. Je me dis qu'il n'y a pas de hasard.
J'avais reporté d'une semaine à cause d'une angine blanche. Et parce que je voulais, de toutes mes forces, enregistrer en décembre.
Et on est rentré en studio, un froid matin d'hiver, de fin d'automne. On a perdu la choriste (une cousine), le batteur n'a pas déjeuné, et on a commencé à s'installer. Il faut compter 2 bonnes heures pour s'installer correctement. Chacun définit sa place, se définit, ... on a beau dire, on a beau répété ensemble dans des locaux à peu près identiques (hormis la surface), et bêinh on est pas à l'aise. Des morceaux qu'on passe tranquille en répet', on a mis jusqu'à 5 prises pour les avoir ; avec, dans un coin de la tête, cette angoisse : pourvu que Patrice foire pas, il passe jamais bien ce passage, ou encore : pourvu que Eric foire pas, il passe jamais bien ce passage. Evidemment, c'est moi qui foire. Et c'est ça la vérité. Tu vois Liam Gallagher complètement défoncé en studio, je-m-en-foutiste au possible et là tu comprends que c'est absolument rien de tout ça : en studio, tu bosses ta race. Tu es en état de stress depuis la veille, et tu bosses de 10h à 19h quasi non-stop, avec le stress. Parce que, même si tu as accepté que les 720€, ils sont plus à toi, ils sont partis depuis bien longtemps, depuis le moment où tu as voulu te donner les moyens de tes ambitions, tu sais pourtant que le temps t'est compté et que, en gros, tu as la journée pour boucler 2 morceaux de 5 minutes.
D'écrire ça, ça me semble tellement pathétique ...
On a mis 7 heures pour enregistrer 10 minutes.
42 fois plus.
Voilà, c'est dit.
Le bon père de famille sait que pour faire une minute de vidéo à envoyer à Papi et Mamie, il lui faudra 10 minutes de rush, là, je pense qu'on a tout explosé.
Pourquoi c'est si long ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Déjà, il faut s'installer.
Tu prends le batteur par exemple. Chaque caisse, je l'ai déjà dit, à son micro. La grosse caisse, la vaisse claire, le petit tom, le tom moyen, le gros tom, le shirley, le flare ... j'arrête parce que de toutes façons, c'est évident que j'y connais rien en batterie. Mais pendant tout ce moment, une bonne demi-heure, il y a 2 mecs qui sont au petit soin pour mon Patrice, pour qu'il soit bien à l'aise, pour que les micros le gênent pas et que chaque micro ne fasse que son job. Je crois qu'il y en a 9 au total. J'ai pas vu ce qui se faisait pour la basse, parce qu'en même temps, un des ingé-sons était en train de s'occuper de moi. Et là, c'est pareil. Quelle guitare ? Quel ampli ? Quel effet ? Les fils ? Le micro ? Et même, pour le micro, on s'est qu'à moitié cassé la tête puisqu'il ne s'agissait que d'une voix témoin.
La voix témoin, c'est pour guider tout le monde. Sur le rythme, quand le batteur s'excite un peu, et surtout sur où on en est dans la chanson. Et aussi parce que je pense pas que je pouvais faire directement la voix : l'angine était trop récente et je voulais forcer que pour le nécessaire. Donc, je ferais une première voix témoin pour guider tout le monde, et puis on ferait les autres voix, donc les vrais voix, plus tard.
Et en gros, en 3 prises, et 2 sous-prises, on a bouclé "C'est comme ça". 1 heure, 1 heure 30. Il était 11h à peu près. Et temps d'enregistrer la voix, la vraie voix. C'est là que ça a commencé à partir en bibe.
Je pourrais invoquer pleins de raisons, certaines bonnes, d'autres de mauvaise foi, mais la vérité, c'est simplement que le résultat est décevant. J'en suis déçu. Je regrette la thune, et je regrette mon entêtement à passer avant décembre. On y reviendra.
Dans un studio, pour des prises de son séparé, on travaille au casque. Le son de la batterie ne doit pas entrer dans le micro chant, l'ampli basse ne doit pas entrer dans la caisse de résonnance de la guitare ... Tout ça pour faire le mixage. Si on doit baisser la guitare, et que sur cette piste, il y a de la batterie, baisser la guitare baisser la batterie. Si on veut mettre une autre guitare, la décaler spatialement (par exemple, plus l'entendre à gauche qu'à droite), et que sur celle-ci on entend de la basse, on va également décaler la basse. Or, ce n'est pas forcément ce qu'on souhaite faire. Chaque instrument a son micro, et chaque micro a son instrument. Il n'y a pas d'exception. Alors, pour tout ce qui est électrique (guitares électriques, basses, claviers), c'est assez facile, puisque ces instruments ne captent pas (ou de manière négligeable) les sons extérieurs. Mais pour les autres (voix, batterie, ... en fait, tout ce qui passe par des micros), ça doit se faire dans des pièces à part. Ainsi, Patrice et moi étions séparés. Mais belle bête. Virtuellement, d'une pièce à l'autre, on entend rien. Rien. Et crois-moi pourtant qu'une batterie à ... 5m, ça fait un bruit qui ferait fuir les voisins les plus conciliants du monde. Et en conséquence, pour s'entendre, on a tous un casque.
Alors, entendre les autres au casque, ça se fait, c'est juste un peu différent. Mais entendre sa voix ... en direct ... quand tu l'as jamais fait ... ça c'est dur. Le premier obstacle a donc été d'accepter ma voix en casque. Et dans mon état de stress, c'était absolument impossible. J'ai passé 1h30 à m'énerver. Eric a pathétiquement essayé de m'apaiser, mais je ne sais pas ce qui y serait arrivé à ce moment. C'est à ce moment qu'on a fait le break pour aller manger ce que tout bon musicien mange : des pizzas.
De retour, j'étais un peu plus détendu, moins stressé, un peu accoutumé à ma voix. J'avais encore une hantise, c'était qu'on entende mon accent. Même si j'ai travaillé pour le perdre, il me trahit parfois. Et c'était hors de question que ce soit le cas sur cet enregistrement. Alors j'ai chanté en me surveillant constament, en m'écoutant et en me coupant. Ca s'entend clairement sur certaines fins de phrase. En résumé : je m'horripile. Peut-être que j'aurais dû accepter mon accent et être plus naturel. Plus détendu ... non, j'y serais pas arrivé.
C'est là qu'on a commencé à faire de vraies prises de son. Corrolaire : j'ai passé plus de 2h à chanter dans le vent. Et même si au départ, c'était que de la voix témoin, c'est de la voix quand même. A une semaine d'une angine blanche. C'est le 3ème obstacle que j'ai rencontré : l'endurance. Alors, je sais pas si ça peut se travailler (non, c'est pas une question de souffle), mais je sais que là, je commençais à fatiguer. On a arrêté, explicitement pour que la choriste puisse faire son travail, implicitement parce qu'on (l'ingé-son, Julien, et moi) savait très bien qu'on aurait pas mieux aujourd'hui. Eric et Patrice, de leur côté, étaient vautrés dans le canapé en banière du blog. Ils attendaient le 2nd morceau. Le matin, je m'énervais, l'après-midi, je désespérais. Je regarde complètement différement les gens qui vont en studio à présent.
Pauline a fait les choeurs, et c'était beau. Elle avait la puissance qui me manquait ce jour-là. Et entendre nos voix en harmonie, c'était beau. Cet été, elle m'avait convié à un récital d'opéra où elle chantait. Profane, avec des a priori, j'avais tout de même accepté, misant sur le cadre d'un chateau médiéval, la nuit étoilée, et le direct des voix. Déception. Elle chante très bien, sans doute la meilleure du récital, techniquement, mais ces airs n'en sont pas. L'opéra m'emmerde. Pas d'accords, pas de rythme, les paroles ne sauvent même pas ... L'opéra m'emmerde.
Et puis, on a commencé à rajouter les guitares.
2 jours avant l'enregistrement d'une chanson de Be here now, Liam Gallagher se casse, prétextant qu'il a "quelque chose à faire chez lui". En l'occurrence, il se marie en douce. Mais Noel explose de colère et gueule dans la presse qu'il voulait justement ajouter plein de morceaux symphoniques ce jours-là, et que l'attitude de Liam remettait tout en question. Et Liam de répondre :
Morceaux symphoniques, mon cul ! Des guitares empilées et des solos pourris, voilà ce qu'il voulait rajouter.
Revenons à nos moutons. Mon maître Jacques me disait qu'une guitare électrique, il fallait lui mettre des effets, sinon, ça sonnait un peu nasillard.
Il y a guère que Police qui soit arrivé à faire son son, sans trop d'effet.
Dont acte. Je mets donc la base, Julien la sienne, et ça fait un son pas trop mauvais. C'est lui qu'on entend tout le long de la chanson.
J'ai commencé à faire le solo avec mon ampli à lampe (un petit Ibanez Valbee). Mais le son qui va bien dans mon appart' ne va plus du tout quand il repasse par un micro. Alors, on a enregistré en mode robot : j'étais dans la régie, et le son qu'on entendait était la guitare qui passait par un ordi qui simulait les effets. Et le résultat n'était pas trop mauvais. Même si, le son qu'on entendait n'était pas du tout celui qu'on entend au résultat final. Notre son était bien plus proche d'un son rock années 90. Sur le final, c'est plus années 80 (plus de chorus). C'est là que Seb et Magali (les photographes) sont arrivés. Ca m'a fait plaisir de voir mon meilleur ami ; et un peu de peine de pas avoir plus de temps à lui consacrer. Ils ont tout mitraillé.
Ils ont eu une photo de folie, de moi. C'est elle qu'on devrait voir sur la pochette, entre autres. C'est pas un joueur de solo en extase ; je suis un piètre compositeur de solos et très mauvais soliste. En fait, je crois qu'ils ont shooté quand je faisais l'accompagnement du solo, la guitare qui sonne sec (distortion, micro manche, pas de chorus) derrière. Un arpège dédoublé sur les accords des 3ème et 4ème couplets. C'est une photo pleine d'intimité. Pas avec mon instrument et toutes ces conneries sur le musicien et sa guitare. Juste un moment où j'essaie de faire en sorte que mon morceau sonne bien ; que les efforts auxquels j'ai consenti n'aient pas été vains et, paradoxalement, une photo de totale fragilité, vulnérabilité. A nouveau, à ce moment, je suis moi, nu. Et je suis tellement fier de ça, content aussi, que Mag' ait réussi à le capturer, que je veux que ça paraisse sur la pochette. Ah, bien sûr, c'est pas le bad-boy, le coeur de rocker ou ce qu'on veut. C'est juste moi. C'est suffisant, je crois, pour le montrer.
Je voulais rajouter une seconde guitare. Une vraie. Avec une caisse de résonnance. La guitare sur laquelle j'ai appris, progressé. La même guitare que mon maître Jacques. Une guitare (éclectro-)acoustique a ceci de beau qu'on a pas besoin de lui mettre des effets pour que son son soit beau. Elle sonne, tout simplement. C'est la 2nde guitare qu'on entend, au début du 2ème couplet. Julien l'a décalée en bas (je ne sais pas si ça s'entend bien) à gauche (ça, ça s'entend très bien). Qui plus est, puisque faite sans chant, son rythme est plus libéré, et j'ai pu syncopé tous mes ponts. Et pendant que j'enregistrais cette partie, j'étais bien. Seb a pris quelques photos, bien, mais moins que les autres. Et puis, il faut de la place pour Eric et Patrice. Et puis, je vais pas rajouter une feuille pour une photo.
On a fini à 16h.
On a mis 4h pour enregistrer 1 chanson, il nous reste 3h, et Eric et Patrice partent dans 1h.
"I'm a jerk" s'est enregistré relativement vite, et finalement, pas trop mal. On a fait les instruments en 2-3 prises, encore en voix témoin. Et ma voix commençait à vraiment fatiguer. Je voulais qu'on finisse les instruments, pour pouvoir libérer Eric et Patrice, parce qu'ils en avaient marre, et parce que je voulais me retrouver avec moi, travailler seul (enfin ... avec Julien !). Je voulais ré-enregistrer toute la basse aussi, et je ne voulais pas le dire à Eric, même si je lui avais fait comprendre. Quand ils sont partis, j'ai repris la basse, et j'ai travaillé. Et j'ai vite vu que ce que je voulais faire ... c'était impossible. En tout cas, dans le délai imparti. Et de toutes façons, je suis pas certain que ça aurait été beau. Alors j'ai pas ré-enregistré. J'ai refait les couplets (le riff de basse, c'est moi), j'ai simplifié les tacets, et le refrain, c'est lui. C'est là, je pense, que j'ai, un peu, pensé
pour le groupe, et pas pour moi, ou pour les morceaux.
Au moment des prises de voix ... ça a été très dur. J'ai fait, je crois, 2 prises pour les voix principales. J'ai ensuite fait les voix des refrains à la tierce (plus facile qu'à la quinte), et nous avons travaillé le pont. Il était évident que je n'aurai plus de jus, et que même le lendemain, fallait pas y compter. D'ailleurs, j'ai fait le pont en 2 fois. Ca s'entend bien sur "a heart can't love when it is cursed".
J'ai essayé de faire quelques contrevoix, sans trop de succès. On en entend quelques unes sur "the man I am being"
Nous avons fini à 19h - 19h30. J'étais très fatigué. Patrice m'avait proposé un restau, et je ne sais plus très bien si j'ai accepté. Le lendemain, il a neigé, mais j'ai pu me rendre au studio vers 16h, comme convenu. Le travail de l'ingé-son est un travail ingrat et solitaire. J'accepte et j'apprécie qu'il le fasse seul.
En commençant par la fin, la version finale de "I'm a jerk" n'est pas du tout celle que nous jouons d'habitude. Eric ne maîtrise pas assez la basse pour guider avec un riff, et pour le dire vraiment, nous n'avions pas eu du tout cette idée. Pour nous, tout est saturé, et c'est la guitare qui rythme le tout. Mais, puisque nous travaillions en mode robot, Julien a pu masquer la guitare pendant les couplets, y appliquer ponctuellement du chorus, et doubler, voire tripler pendant les refrains. Et j'aime beaucoup ce dynamisme. Même si Eric trouve que ça ralentit la chanson.
Quand Julien m'a fait écouter "C'est comme ça", c'est la voix qui m'intéressait le plus. Parce que la veille, quand nous l'avions écouté, c'était moche, plat, sans effet. Parce que c'était exactement ce que c'était : équaliseur plat et pas d'effet. Mais Julien a bien travaillé et la voix finale est bien mieux que celle qui m'avait inquiété la veille. Et ma voix normale est bien mieux que la voix finale. Depuis, à chaque répétition, je m'efforce de bien chanter non plus parce que c'est la normale, mais pour me prouver que j'étais mauvais à l'enregistrement. Et je suis très content de ce morceau.
Alors, conclusion ?
Il n'y en a pas. L'enregistrement n'est pas, une conclusion. Mais au final, ça a soulevé plus que questions qu'amener de réponses. Avant de commencer, voici 9 mois, je me disais que j'avais 2 forces (la guitare et le chant) et une faiblesse (la composition). Après cet enregistrement, la guitare ne m'a pas trahie, et la composition est une bonne surprise. Le chant, en revanche, en est une très mauvaise. Premières questions : pourquoi, comment, mes compositions ne sont pas mauvaises ? Est-ce que ma voix est si bonne que ça ?
Je suis également déçu parce que je pensais que l'enregistrement serait une conclusion, justement ("on enregistre et après c'est terminé. Quitte ou double. On devient des stars ou on reste des informaticiens"), alors que je m'aperçois que c'était simplement une étape. Mon attente a accouché de ma déception.
Est-ce que je suis content d'avoir enregistré ? Clairement, j'ai passé plus d'un mois à ce que non. Je m'en voulais d'y avoir laissé presque 1 SMIC, d'avoir posé 2 jours, d'avoir forcé le destin alors que tout (en tout cas, beaucoup de choses) me disait d'attendre.
Mais à trop attendre, on ne fait jamais rien. Il fallait agir. Il fallait que je me montre que j'en avais vraiment envie. Il fallait que je mesure cela.
Depuis peu, je vois aussi un point positif à cette expérience.
Je l'ai fait.
Je peux parler pendant de nombreux paragraphes de ce qui était bien, de ce qui était mauvais, de ce que j'ai réussi, de ce que j'ai raté, de ce que j'en retire de positif, de négatif ... mais je l'ai fait. Non seulement je suis allé au bout de ma démarche, au bout de cette démarche, mais en plus, j'en aurais l'expérience. C'est-à-dire que non-seulement, la prochaien fois, je serai meilleur ; mais en plus, je l'ai vécu, je peux en parler.
Certains parlent de leur saut en parachute, d'une descente à ski, de nage avec les dauphins ... moi je parlerais de l'enregistrement de 2 de mes morceaux.
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