Le 14, on fait une fête, mais on invitera pas Géraldine.
- Ah.
- Non. Mais le lendemain, il y a une autre fête où elle est invitée.
- Ah ?
- Oui. Mais pas toi.
- Ah !
Forcément, un week-end "festif" commencé comme ça, ça augurait rien de bon. C'était sans compter sur
ma pugnacité mon opiniâtreté mon incruste que j'ai finalement eu mon carton d'invitation, véritable sésame à une réunion plutôt privée. Auparavant, j'avais rassuré tout le monde, tous ceux qui me connaissaient, ou qui ne me connaissaient pas assez, ou pas depuis assez longtemps, ou tous ceux qui avaient oublié que oui, je peux être le gendre idéal. Parce qu'en vérité, c'était la mère de Géraldine qui organisait !
Elle a l'air ailleurs, de se moquer d'un peu de tout, de ne pas prêter attention à grand chose et de, finalement, subir la vie plus que de ne la vivre. Et je savais qu'elle ne m'aimait pas. Et à la réflexion, plus je le savais (jusqu'aux aveux des tiers), plus j'accentuais les attitudes qui renforçaient ce qu'elle n'aimait pas en moi.
Message personnel : ça c'est de la provocation ! Ca c'est de l'arrogance !Bref.
Entre défiance et méfiance réciproque dûment entretenue, autant dire qu'il y allait avoir du boulot !
Mais bon, au point où j'en étais, j'étais d'accord pour tenter beaucoup de choses avec Géraldine. Même redevenir le temps d'un week-end, à un déjeuner ou j'étais
persona non grata au pire, pique-assiette au mieux, le gendre idéal que j'avais été, sans trop me forcer (parce qu'en vrai, je suis un gentil), dans une autre vie.
Et gendre idéal j'ai été !
A servir les plats aux gens que j'aimais bien, à servir la soupe à ceux que j'aimais pas, et même, à pas traiter un de mes beaux-
frères quelque chose, de ce qu'il m'inspirait vraiment, et pourtant, il y aurait eu à dire ! J'ai pas bu, j'ai pas trop bouffé, j'étais assis dans mon coin et j'ai souri connement pendant tout le repas, mais j'étais avec elle, et c'était déjà bien. J'ai discuté avec tout le monde, j'ai une des positions attendues et des réponses convenables et j'ai relancé les sujets minables. Mon salut et mon succès ont été couronnés quand je me suis échappé avec une arrière-grand-mère qui avait perdu sa tête alors que j'avais perdu mon coeur. Forcément, ça crée des dialogues un peu surréalistes :
Qui êtes-vous ? Je n'ai plus toute ma tête.
- Oh, je suis ... désolé. En fait, je ne sais plus très bien qui je suis non plus.
- (Elle rit). Vous êtes venus pour l'occasion ?
- Oh, non, moi vous savez, je passais pas là, j'ai vu de la lumière, et je suis rentré. Ca tombe bien, le gâteau est très bon. Vous en voulez ?
- (Elle rit de nouveau). Mais vous êtes un ami de Stéphanie (la soeur de Géraldine) ?
- Oh, non moi je suis ... je suis ... je suis perdu ! Voulez-vous que j'aille vous chercher une chaise ?
- Volontiers, jeune homme.
Voilà.
Et la journée s'est passée comme ça, avec, d'une part ce sentiment étrange d'être un étranger, et d'autre part la sereinité, quand même, d'être avec elle. L'air de rien.
Et puis, en partant donc, la bise à tout le monde, tonton Fernand et beau-connard-la-prochaine-fois-je-te-mettrai-un-poing-dans-la-gueule-pour-oser-te-reproduire-avec-sa-soeur, tata Josiane et cousin Pierre et ... belle-maman !!!
Qui a été, durant tout ce déjeuner, semblable à ce qu'on pouvait attendre d'elle, le stress en plus. Il se dit qu'il a bien fait d'avoir été de l'autre côté de la table.
Formule de politesse, vanne convenue et, alors que nous sommes seuls dans la cuisine, que la dernière bise est faite et que j'ai déjà commencé à me retourner, elle m'agrippe soudainement et fermement. Avec colère et détresse, désespoir et espoir, et un certain supplique dans les yeux. Je m'attends à prendre une insulte en pleine gueule pour avoir tapé l'incruste,
mais là, elle me dit,
en regardant aussi profond en moi que peu l'ont déjà fait :
Et surtout, prends soin de ma fille.
Et tandis que je reste bouche bée, et qu'elle me tient toujours le bras (mais cette fois encore plus fort), Géraldine fait irruption avec éclats (comme à son habitude) en nous hurlant un
Alors, tu dragues ma mère ?
...
Voilà. J'en suis là de ce mélo pathétique et je vis à l'instant même un grand moment de solitude. Parce que Géraldine est venue me chercher pour qu'on se barre, sa mère me considère comme un petit con de 33 ans qui saute
sur tout ce qui bouge, et mon alter ego gentil, qui sait qu'il a le pouvoir de faire le bien ... et donc, la main de ma belle-mère qui, je le saurai le lendemain, est en train de me faire une marque que je vais garder quelques jours. Epreuve de philo coefficient 12, vous avez 2 secondes.
Il va falloir réfléchir vite.
Dont acte.
Je dégage Géraldine :
Attends, j'ai oublié quelque chose dehors, tu peux me le chercher s'il te plaît ?
Je la pousse hors de la cuisine, ferme rapidement la porte (sans la claquer), fais lâcher ma belle-mère, la regarde dans les yeux marque une pause (rapide) et lui dis :
D'accord.
Un instant passe, puis elle se détend et me sourit pour une des premières fois
de cette journée la vie. Je rouvre lentement la porte, Géraldine m'interroge du regard, et je met un pied hors de la cuisine, avant d'y rentrer à nouveau très rapidement, et de refermer la porte tout aussi vite :
Autant que je pourrai.
J'ouvre à nouveau, Géraldine m'interroge encore plus, et là, j'ai l'éclair de lucidité, comme le numéro complémentaire du loto. Celui qui fait que je répond toujours entièrement et en toute vérité à mon interlocuteur, par respect, et par honnêteté. Même manège : je referme la porte, regarde à nouveau ma "belle-mère", qui commence à s'amuser de ce petit jeu et conclut :
Autant qu'elle le voudra.
Elle a souri à nouveau, confiante en ma parole sincère et ce bras protecteur qu'elle a broyé et qui allait maintenant étreindre sa fille.
Nous sommes rentrés tranquillement sur les routes du département, avec le soleil qui se couchait (parce que "soleil couchant", ça faisait trop de rime en "an").
C'était finalement une très bonne journée !
... un peu moins d'un mois plus tard, je constate avec déception que ma promesse est caduque. On ne devrait jamais essayer de tenir les promesses que les autres n'ont pas faites.