30 juillet 2010

On a les héros qu'on mérite

Le slogan de Nike, pour ce Mondial 2010 (restent à jouer Allemagne-Espagne et les 2 finales au moment où j'écris ces lignes) était "Ecris le futur".
Ca fait combien de temps que les équipementiers, et les autres, essaient de récupérer les événements ? Depuis que la pub existe, pas vrai !?! En 98, Nike avait sponsorisé le Brésil. En 2000, ils sponsorisaient la compétition, suivant Adidas ! Pas folle la guêpe !
Et donc de nos "héros", ces athlètes complets avec un pois chiche dans le crâne et pas forcément beaucoup d'honneur doivent écrire le futur. Il faudrait déjà commencer par le présent ... voire le passé :
  • Ainsi de Franck R., milieu de terrain pour l'équipe de France pris en flagrant délit avec une pute mineure, faire un caprice de diva à un incompétent, et pleurer comme un crocodile à la télévision.
  • Ainsi de Patrck E., milieu de terrain pour l'équipe de France, instigateur d'une grève de solidarité contre la retraite pour le maintien du suivant dans l'effectif, et pourfendeur des "traîtres" qui, ô scandale !, cherchent leur salut dans la presse. Pauvre Yohann G. ! Ne sais-tu pas que si tu peux aller dans la presse, c'est uniquement en double page pour les équipementiers cités plus haut ?
  • Ainsi de Nicolas A., attaquant pour l'équipe de France, en 2003 "Je n'ai pas besoin de l'équipe de France" (Paris-Match) et en 2010 (non, on ne cite pas un démeuré trop payé à qui on a donné 2 chances de se racheter).
  • Ainsi de Nicolas A., rebelote et manifestement atteint du syndrome de Tourette, qui en 2009 déclarait dans 20 minutes (reconnaissons à ce papier une certaine dose d'auto-critique allant jusqu'à choisir des interviewés dont l'attrait correspond à son intérêt) :
    A l’époque, j’avais une Ferrari. J’avais 20 ans. Beaucoup de gens ne l’ont pas accepté.
    - Vous ne comprenez pas que voir un jeune de 20 ans au volant d’une Ferrari puisse choquer ?
    - (sec) Non.

  • Ainsi de Thierry H., pourtant ancien héros de l'équipe de France, qui qualifie à la main son équipe pour une odyssée honteuse.
  • Ainsi de Rivaldo F., attaquant pour l'équipe du Brésil qui en 2002, suite à un ballon reçu au genou, s'écroule en se tenant la tête, et obtient l'expulsion d'un joueur de l'équipe adverse.
  • Ainsi de Diego M., attaquant de l'équipe d'Argentine qui en 1986, marque un but de la main.
  • Ainsi de Manuel M., gardien de l'équipe d'Allemagne qui en 2010, alors qu'il n'a pas pu ne pas voir le ballon de l'égalisation anglaise rentrer de près d'1 mètre dans son embut, s'est tu et a dégagé la balle attendant sagement la mi-temps.
Merci à eux, et bravo pour leur engagement constant à nous rappeler qu'au fond, la valeur première du sport, ce n'est pas le sport, ce n'est pas le jeu, c'est le pognon.



Et puis ... et puis ... et puis ...
En 1982, Mats Wilander affront José Luis Clerc, tête de série numéro 4 en demi-finale de Roland-Garros. Dans le 4ème set, il sert sa balle de match et marque en se qualifiant pour sa 7ème et dernière finale de l'open français.
Et tandis que le central raisonne du traditionnel et grave "jeu, set et match", Mats Wilander se dirige vers l'arbitre principal et lui dit :

Ma balle ... elle était faute. On la remet.


On pourra se souvenir que Wilander a finalement gagné son match (et le tournoi),
mais le principal n'est pas là.
Et loin de moi l'idée de faire du "c'était mieux avant".

Le principal c'est qu'il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de petits pour un grand.

Et qu'à faire-passer et prendre tous ces petits pour des grands, la place pour les vrais grands devient de plus en plus petite.

29 juillet 2010

Peurs

Argine a 34 ans.
Elle a la tête dans les nuages, Argine.
Si tu l'écoutes, elle te dira qu'elle est mal tombée, toujours.
Des mecs un peu artistes, un peu connards, mais jamais biens.
C'est vrai, jamais biens.
Et puis, un jour, sous la pression sociale ou égaler sa petite soeur, peut-être un peu aussi pour un peu de repos, de vie calme et posée,
elle s'est mise avec le premier gugusse venu et ils parlent d'enfant.
Elle a peur, Argine.
Peur de vieillir seule,
peur de pas avoir de sens à sa vie.

Pallas a 28 ans.
Elle a les pieds sur terre, Pallas.
Elle est plutôt pas mal tombée et finalement, n'a eu que peu d'histoires.
Et en général, c'est des mecs bien.
Et puis un jour, elle est tombée amoureuse d'un mec, d'un italien. Mais la passion à distance, tout ça ...
Et puis, il a voulu emménager chez elle. Elle a accepté, avec beaucoup d'hésitation.
Et elle est enceinte.
Elle sait pas bien si elle l'aime vraiment, Pallas, mais elle a peur.
Peur de perdre le foetus.

Rachel a 31 ans.
Elle est à l'ouest Rachel.
C'est peut-être un peu de sa faute, c'est sans doute aussi beaucoup celle des autres.
Elle a connu la galère Rachel, celle que toi lecteur, tu connais certainement pas.
Elle a connu des mecs pas biens Rachel, des que toi lecteur, tu dirais que c'est des méchants dans des séries B. Bêinh voilà, aussi moches et bêtes que dans ces trucs.
Sauf que ça existe. En vrai. Et Rachel, elle était avec des mecs comme ça.
Et puis un jour, elle en a trouvé un un peu moins mauvais que les autres, pas forcément moins minable.
Divorcé, un gamin, un chien, il veut l'épouser, mais elle sait pas s'il cherche une femme, une maman ou une nounou.
Elle sait pas,
elle a peur Rachel.
Peur de se tromper.
Peur de passer à côté de quelque chose.



Et je ne sais pas si je dois les remercier ou les maudire de rompre ces liens, ces possibles, qui me permettaient d'imaginer un futur à mon passé.

...


Ouais, je sais.
Il en manque un.
Il manque une histoire à raconter.
Mais tu sais que j'ai peur de la raconter.
Tu sais que je suis mort de trouille devant le miroir.

...





Hector a 33 ans.
Séparé depuis 2 ans, aucune de ses histoires n'a duré plus de 8h.
Il fait pleurer les filles, Hector, ça lui plait pas.
Il préfèrerait tellement qu'elles aient la même indifférence qu'il prétend avoir pour elles.
Qu'elles dégagent sitôt le coup parti.
Il a peur Hector. Peur d'être un salaud, peur d'avoir le coeur desséché. Il a peur de plus jamais pouvoir aimer, contrairement à ce qu'il dit.
Obsédé par "la belle histoire" qu'il a cassée, il passe son temps à fuir celles et ceux qui lui veulent du bien. Parce qu'il sait qu'un jour il les blessera.
Il blesse tout le monde, Hector.
Il y peut rien.
Il essaie.
Mais il y arrive pas.
Il a peur Hector.
Peur de ne plus vivre ...





Alors dans la main, qu'est-ce que j'ai ?



Et qu'est-ce que j'espère pour ma prochaine carte ?
Une autre reine, pour le carré, imbattable ?
Un autre moi, pour le full, redoutable ?
Rien du tout, je reste sur le brelan, déjà enviable ?
Je me couche et j'attends le prochain tour, improbable ?

NB : la forme de ce post a été largement inspirée influencée par celui de Célia.

27 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Epilogue)

Le temps d’apprendre à vivre, il était déjà trop tard,
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson,
Ce qu’il faut de chagrin pour payer un frisson.
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson,
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare,
Il n’y a pas d’amour heureux.
Il n’y a pas d’amour heureux, Louis Aragon

26 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XXVI)

Ce samedi soir, le téléphone a sonné, et je savais qu’il était temps de faire ce que Karine n’avait jamais eu le courage de faire : rompre. J’ai donc pris l’appel, et je t’ai eue au bout du fil. Je ne sais pas pourquoi tu m’appelles quand tu es ivre. Je ne sais pas si je dois en être vexé ou honoré. Il y aurait des raisons de se vexer de n’être appelé que quand l’autre est saoul. Mais personnellement, quand je suis ivre, je n’appelle, je ne corresponds, qu’avec les gens auxquels je tiens au-delà de la raison. Un soir où j’étais éméché particulièrement tôt, téléphone à la main, mes amis me demandèrent :
« Qu’est-ce que tu fais ? »
J’eus alors beaucoup de mal à répondre :
« J’écris à la seule femme que j’ai jamais aimée ».
Mais bon, il ne suffit pas d’être appelé pour que je m’émeuve de cela. Il y avait dans ta voix une sensibilité, une fragilité, que je connaissais bien et qui m’avait déjà touchée. Je t’avais sous-estimée, j’avais oubliée combien tu pourrais m’atteindre droit au cœur, et ce soir-là encore, tu as gagné. Et j’ai gagné aussi, parce que je nous ai retrouvés. J’ai fondu, et j’ai plus que jamais regretté et la distance et ta situation.
Et tandis que je retrouvais l’amour que je n’aurais jamais dû ne pas avoir, je savais qu’il serait impossible qu’il s’accomplisse. Et je pleurais avec toi, les larmes de ce qui ne sera jamais possible.

"Adieu mon amour.
Je t'ai tant aimée."

Et j'ai raccroché.

C'est comme ça que ça s'est fini.

25 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XXV)

J’ai commencé par arrêter de boire. C’était bien pour mon foie, pour mon évier, pour ma sécurité aussi, tant on est susceptible après le moindre demi-litre de Vodka pure ou les 5 premiers verres à moutarde remplis à ras bord de Caïpirinha framboise. J’ai également commencé à moins séduire, à dormir plus souvent seul. D’aucuns diront par manque de compétences. Laisse-les dire, ils n’ont sans doute pas tort. Et de toutes façons, j’avais accompli à peu près ce que je voulais dans ce domaine. Pas que j’en sois particulièrement fier a posteriori. Enfin, le temps d’une mauvaise nouvelle dans ma famille, j’ai réordonné les priorités de ma vie, dont je me targuais pourtant d’être le suprême ordonnanceur avisé depuis mon divorce. Conneries ! Dès que l’homme moderne a quelques bribes de confort, il s’empresse d’oublier ce qui lui a permis d’en arriver là pour surfaire ce confort. La vie est une maladie mortelle, c’est juste dommage quand on t’avance la date. Et c’est évidemment encore plus dommage quand c’est ton oncle, le frère de ta mère, le fils de ta grand-mère, le père de tes cousins, et un homme que tu as admiré entre autres.
Alors toi, mon amour inaccessible, dans tout ça …
Nous ne nous verrions jamais, j’en étais à présent convaincu. Et petit à petit, il devint évident que, comme Karine, j’étais devenu fin bâtisseur et que tes tentatives pathétiques pour essayer de voir ce qu’il se passait pour moi n’arriveraient jamais à franchir les murs de ma prison. Souvent en m’endormant, je me souvenais combien je pestais auprès de Karine au sujet de ces murs, combien j’avais enragé, devant elle, cette nuit du 18 janvier :
« Ces murs c’est de la connerie et tu le sais bien ! C’est de la connerie parce que la vie c’est pas ça ! Même si tu veux te protéger, il y en aura toujours un qui passera au-dessus, qui percera ces murailles et celui-là, ça sera moi, et ça aussi tu le sais très bien. »
Mes larmes coulaient au milieu de ma bave.
« Et tout ça, c’est aussi des conneries parce que qu’est-ce que tu vas faire alors ? Tu vas t’emmurer, te murer dans un enclos émotionnel ? Mais tu n’as pas 40 ans ! Il te reste des années, des amours à vivre ! Qu’est-ce que tu vas faire ? Prendre des émotions prêtes à déguster ? Au micro-onde ? Tu fais réchauffer 30 secondes, tu avales devant une série débile et tu vas te coucher ? Les émotions il faut les prendre dans la gueule, de plein fouet. Bonnes ou mauvaises. De toutes façons les mauvaises te laissent pas le choix ! On t’a donné un cœur, sers-t’en, bon sang ! Ressens ! »
Parfois, elle me faisait peur.
Et un soir, ce que je pensais, mes mots, sont passés au delà de la barrière que je lui faisais pour la protéger. Je lui ai hurlé :
« Tu seras vieille avant l’heure ! »

Oh mon amour, pardonne-moi.
Il n’y a guère que ces sentiments trop vifs pour blesser si profondément un cœur qui ne veut plus souffrir.
Pardonne-moi, aujourd’hui encore, d’avoir été si jeune.
Tellement puceau.

24 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XXIV)

On a beau avoir toute l’indépendance et la volonté qu’on croit posséder, la vérité s’impose en nous avec un souffle qu’on ne peut soupçonner. Et je t’ai répondu, froid évidemment pour me donner contenance, tout autre chose qu’un lapidaire « t ki ».
D’autant que tu avais eu la prévoyance et l’intelligence de signer ton message.
Et que ce genre de démarche ne marche bien que par texto ! Avec un mail, où l’adresse électronique est souvent patronymique, adopter une telle stratégie relèverait de l’idiotie puérile !
Nous nous sommes donc remis à échanger, d’abord en sujets vains, puis, très rapidement encore, sur nous, plus intensément encore que ce que nous faisions auparavant.
C’est là que l’analogie avec les 2 histoires m’est apparu : j’étais avec toi, ce que Karine avait été avec moi. Et vu la manière dont cela avait tourné, cette position me gênait quelque peu.
Parce que je savais que tu allais souffrir, et je savais que j’allais te faire souffrir. Et puisque je souffrais déjà, secrètement, je me plaisais à croire que Karine, aussi, avait souffert lors de notre histoire. Ce qu’il faut de chagrin pour payer un frisson !

Tout était redevenu comme avant alors, et j’aurais pu m’en satisfaire, sauf que la virtualité de la situation me plaisait de moins en moins. L’amour doit être un escalier, dont chaque marche nous emmène toujours plus haut. Il n’est pas d’illusion d’optique, sais-tu, celle où ces moines marchent le long d’un carré ascendant mais restent en fait au même niveau. L’amour ne doit, ne peut aller qu'en montant, nous rapprochant tous et tout le temps de la marche au-delà de laquelle il n’est plus rien. C’est triste mais c’est ainsi. Et finalement, c’est moi qui ai dit « au suivant ». Pardonne-moi mon amour, mais c’était le mieux que je pouvais faire pour nous.

23 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XXIII)

One shot ? One night stand ?
J’hésitais grandement, en un minimum de temps sur la réponse à apporter à Karine. Manifestement, sa démarche relevait d’une certaine déviance psychologique, mais je t’ai déjà dit mon amour qu’à cette époque, il y avait bien longtemps que j’étais ferré et que même avec toute l’indépendance dont je voulais faire montre, je désirais ce bien précieux qu’elle avait, qu’elle pouvait nous accorder : nous.
Et j’ai répondu ceci :
« Soit, nous allons nous voir. Pas que pour coucher ensemble. Et ça sera bien. Et tu dresseras des barrières aussi hautes que tu voudras, tu peux les dresser dès maintenant, vas-y, fais-le, ça n’en sera que plus beau, j’arriverai à passer au-dessus. Je vais quitter ma femme. Mais pas pour toi. »

Un mois plus tard nous faisions l’amour,
Deux moins plus tard je quittais ma femme,
Trois mois plus tard, les barrières étaient trop hautes.

Ainsi se termine mon histoire avec Karine.

22 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XXII)

J’ai finalement accepté ce « au suivant », prononcé comme sentence, et, un peu par orgueil, puis par détachement, j’ai commencé à t’oublier, et ce n’était pas aussi terrible que ce que je craignais. Disons que la situation était facilitée par le fait que la décision venait de toi. J’ai donc continué ce que je n’avais jamais cessé de faire : me perdre dans des lits moches et sales, vomir de la vodka et dormir peu. Ce train de vie m’allait, feintais-je, jusqu’à ce que je reçoive un mail de ta part, une tentative explicite de reprendre contact après un regret implicite. J’ai longuement hésité sur la réponse à apporter à une telle démarche.
Tu ne le savais pas encore, mais le processus « au suivant » n’est véritablement efficace que s’il est complet. Tu effaces le numéro de téléphone, tu mâchouilles les jolis mots écrits sur des tickets de métro, des feuilles Seyès, ou n’importe quoi d’autre, tu salives tranquillement dessus jusqu’à ce que plus rien ne soit visible d’autre que le papier, tu patientes une paire d’heures et tu attends que ces mots sortent de ton corps par un autre orifice que celui par lequel ils sont rentrés. Tu fais couler ensuite 5 bons litres d’eau que tu laisses s’évacuer dans les égouts de l’oubli, tu appelles ensuite tes meilleurs amis pour leur signifier ton état d’esprit qui, s’ils sont vraiment tes meilleurs amis, te sortiront dans des endroits charmants, très à la mode et très bruyants, où là, tu mettras ta langue dans la bouche d’une inconnue dans votre plus parfaite indifférence réciproque, tu boiras 5 verres à moutarde plein de Vodka pure et tu rentreras chez toi en un slalom géant dont n’auraient pas à rougir les élèves d’une école de ski au niveau 2ème étoile. Même si certains la ratent.
Et surtout, surtout, quand il y a une tentative de réconciliation par celui qui est parti, il faut toujours, toujours, être prêt à dégainer la réponse assassine :
« t ki ? »

21 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XXI)

« Je ne veux pas de toi si tu es marié. »
J’avais trouvé cette affirmation un peu égoïste, et j’étais déçu que mon amour puisse ressentir et verbaliser quelque chose qui était loin d’être altruiste. Mais il était hors de question que je divorce, tout du moins pour l’instant, et surtout, il était hors de question que je me sépare de mon épouse uniquement pour faire plaisir à ma princesse. Je m’étais élevé du statut de bon toutou adolescent vers celui de lionceau un peu à l’écart du troupeau, ce n’était pas pour y revenir bêlant comme un mouton docile.
Ce fut la première fois que nous fûmes dans une impasse. Et contre toute attente, elle sans doute encore émue de son « cadeau », et moi encore conscient de la bivalence de ma situation géographique, intelligence, finalement, du « couple », ce ne fut pas violent. Juste un constat, serein, partagé, de cette impossibilité à mettre sur le nous … quand la raison rattrape la passion.
Salope !
« Ou alors … »
Ces mots lâchés en suspens était le seul lien qui nous raccrochait encore elle et moi à un possible nous, je buvais les paroles de celle que j’aimais comme une fontaine d’eau fraîche, jamais désaltéré, tout en me gardant d’avoir soif, je fais celui-là qui est son souverain.
« Viens. On couche ensemble, j’en ai trop envie. Seulement une nuit. Après, tu disparaîtras et je mettrai des barrières tellement hautes que tu n’arriveras plus jamais à les franchir. »

20 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XX)

La gène provoquée par l’irruption de cet appel dans ce moment de joie ineffable et de divertissement extatique qu’est un repas de Noël a rapidement été chassée par la satisfaction vraie de reconnaître ce numéro, que je n’avais évidemment pas enregistré mais évidemment mémorisé. C’est d’ailleurs à cela qu’on voit qu’une personne nous est chère : on se souvient mieux de son numéro que notre portable lui-même. Comme 20 ans auparavant, lorsque ma première petite amie, Fanny Mahe, m’avait appelé après notre séparation de la colonie de vacances, je n’ai pu qu’écouter, interdit devant la peine que je ressentais de la savoir loin et le plaisir d’entendre sa voix, à nouveau. J’ai envie de dire qu’en 20 ans, rien n’avait changé, et que je n’étais vraiment pas loin de sentir toutes les larmes de mon cœur se répandre sur mes joues. Dans l’intimité de la chambre qui me dissimulait du gigot aux flageolets et du vin rouge, j’étais en contact direct avec elle, et c’était bien.
Elle était gênée elle aussi, parce qu’elle ne comprenait pas non plus. Ce presque livre, cette nouvelle, c’était beaucoup, disait-elle. J’ignorais alors que seulement un mois plus tard, je serais face à elle comme Cyrano face à Roxanne : « j’ai fait mieux depuis ». Et pour moi justement, ce n’était rien, et même encore aujourd’hui, ce n’est rien. Diable ! Quelques heures de véritable attention simplement données à la personne qu’on aime ! Faut-il que notre société soit devenue individualiste pour ne pas s’apercevoir de l’extrême banalité de la situation. Va travailler, touche un salaire et dépense-le dans quelque chose qui coûte de l’argent, peu importe que ça plaise ou pas ! Voilà la normalité des relations de nos jours. Dieu que le progrès technologique et par extension, économique et par extension, financier, est joli ! Les sentiments finissent eux aussi troqués, bradés, bridés, vendus sur eBay, comme une fête de St Valentin, et tout est bien.
Là, avec Karine, j’échappais à tout ça et j’emmerdais le monde. Et c’était bien.

19 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XIX)

Je ne veux pas te partager, mon amour. Je ne veux pas être celui que tu retrouves, surtout virtuellement d’ailleurs, lorsque l’autre te laissera un moment. Tu peux appeler ça de la jalousie, ce qui serait le plus mauvais service à te rendre, mais tu aurais tort. Parce que c’est tout, absolument tout, sauf de la jalousie. Tu peux appeler ça de l’égoïsme, et tu serais sans doute plus près de la réalité. Au final c’est sans doute plus certainement de l’amour propre : je ne veux pas m’abaisser à être l’outil de distraction dont tu te sers lorsque tu en as besoin, une espèce de radio que tu allumes uniquement lorsque tu le souhaites, et que tu éteins lorsque tu n’en as plus envie, ou lorsque tu ne peux plus écouter Radio Londres.
Et je vais plus loin : je ne resterai pas que pour du virtuel. Cette non-relation peut avoir du charme, peut avoir son charme, le charme discret et romantique des conversations épistolaires du XVIIIè … Ah ! Comme il était beau alors ce temps, comme les poèmes lancinants sonnaient bien sur le lac de Lamartine, et comme les hommes savaient parler aux femmes !
Foutaises !
Lamartine est un con,
Ses poèmes n’ont jamais servi qu’à émasculer les milliers d’eunuques qui se sont précipités durant des siècles à sa suite tandis que ce cochon lubrique cueillait dès l’instant présent les fleurs qu’il avait courtisées,
Et les femmes préfèrent les hommes qui les prennent sans les comprendre que ceux qui les comprennent sans les prendre.
Et moi, tu crois qu’après 15 ans d’une enfance et d’une adolescence à respecter scrupuleusement toutes les règles de la séduction vantées par la société moderne et des dizaines de DVD de Friends, tu crois que maintenant, je vais continuer à être un béni oui-oui de l’observation féminine ?
Ainsi, dans ta bouche, lorsque j’entends le terme amitié, j’arme mon revolver.

18 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XVIII)

Le départ d’Angleterre s’est mal passé, pouvait-on réellement imaginer autre chose ? Tandis que mes compagnons se réjouissaient de retrouver leur home sweet home, je ne pouvais m’empêcher de voir dans cette campagne londonienne urbanisée tous les signes qui vous retiennent, ceux d’une terre qu’on aurait connue dans une autre vie et pour laquelle on a encore un attachement, un enracinement profond. Tout me plaît en Angleterre. Les gens, la mentalité, le flegme, la suavité des filles, l’agressivité des garçons, l’intelligence d’une île qui a résisté, toujours, une vision souvent à l’opposé, mais toujours à l’unisson de la France … une espèce de Corse, mais sans le soleil, et donc la chaleur que j’exècre. Et une histoire, ô combien riche ! On peut se galvaniser de la France, se souvenir de la vanité dont nous avions alors les moyens, nos grands rois et nos actes humanistes, notre Révolution évidemment spontanée, ni provoquée ni récupérée par une autre classe dirigeante que celle qu’elle était sensée détrôner, on aurait tort d’oublier que l’Angleterre aussi a vécu de grands moments, parfois, plus beaux, parfois plus laids que nous. De Churchill à Thatcher, de Victoria à Elizabeth, d’Edouard II à Cromwell … Enfin, et surtout je le crains, j’aime l’Angleterre parce que mes concitoyens ne l’aiment pas, et une fois qu’on a dit ça, on a tout dit.

17 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XVII)

Qu’est devenu Noël ? Enfant, cette fête relevait d’un extraordinaire accomplissement, d’une magie qui s’abattait enfin sur nous, encore plus que d’habitude. Là, dans ces nuits de décembre, les cadeaux et les surprises pleuvaient, baignés dans une imagination fertile, dans un délice de repas gigantesques, et dans la certitude évidente que la famille ne vous quitte jamais. Je n’avais pas tort et aujourd’hui encore, on le voit bien, Noël tombe toujours une nuit de décembre. Pour le reste …
2 jours avant, Karine m’avait confié son désespoir : cette année, sa fille serait avec son père pour cette fête, et elle allait être seule. J’aimais Noël de moins en moins, et cette perspective ne m’émeuvait pas particulièrement, mais l’idée que celle à qui je m’étais beaucoup trop attaché à présent fut malheureuse, un soir de célébration commune et obligatoire, m’était tout bonnement insupportable. Sitôt raccroché, je me suis mis en tête et en quête d’un cadeau qui pourrait lui donner du baume au cœur, et lui montrer, tout ce que je ressentais pour elle. La distraire et lui plaire, let me entertain you. Je lui ai écrit, en 32 768 caractères puisque je suis un informaticien mais que je n’avais pas matière à aller jusqu’à 16 bits, ce que nous aurions pu être, ce que nous pouvions projeter, tout. Une belle histoire, finalement pas contrariée, de 2 êtres qui finissent par s’avouer qu’ils s’aiment. Ca m’a pris un peu plus d’une nuit pour lui écrire cela. J’ai attendu, et lui ai envoyé le 24 décembre en fin d’après-midi. A 23h, au milieu d’un repas de famille, mon téléphone a sonné, et j’ai pris l’appel.

16 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XVI)

18 mois plus tard, je savais les écueils à éviter. Ainsi, je ne me suis jamais trop investi dans notre relation. J’ai essayé d’éviter au moins. Je n’ai jamais initié la conversation, j’ai pris grand soin de combler nos manques par des aventures sans lendemain qui, à défaut de me mobiliser le cœur me mobilisait la … pensée, je prenais toujours une attitude détachée et légèrement provocatrice … C’est ainsi. C’est quand on a rien à perdre qu’on a tout à gagner. Et dans mes beuveries solitaires mais accompagné, dans des draps trempés de sueur sans cœur, entre les bras et les cuisses d’inconnues, j’avais encore plus à gagner ! Pour être détaché, il ne faut être attaché nulle part, et j’ai toujours préféré être un de ses compagnons qu’Ulysse lui-même. Ainsi mon amour, je n’ai jamais été attaché à toi.
A part tout le temps !

15 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XV)

L’aveu de Karine m’avait amené à me présenter un peu plus si bien que nos discussions étaient un peu moins provocantes mais un peu plus intimes. Je me gardais toujours bien de devenir un ami … en y repensant, j’étais largement au-dessus de mes pompes. Et nous avons essayé de nous voir. Je n’étais pas encore divorcé, mais l’issue de mon couple ne me laissait que peu de doutes. Nos discussions tournaient donc autour de ce thème, pour le meilleur et pour le pire. Parce que, devant l’impossibilité de cette rencontre, un homme marié, restant quoi qu’on en dise, désespérément marié, et surtout devant son hésitation à nous rencontrer finalement, nous n’avancions pas. La relation virtuelle est très confortable, parce qu’elle propose les avantages d’une relation, sans les inconvénients de l’autre protagoniste. Dès lors, pourquoi se rencontrer ? Pourquoi briser cette harmonie, flatteuse réciproque d’égo, pour des envies uniquement physiques ? Tous les matins, un mail chaleureux et prévenant vous attend, plus attentionné et mieux tourné que l’alcoolique ou la frustrée qui vous attend à la maison, quelque fois, un appel avec une voix douce et chaude, vous susurre des compliments toujours inédits, de provocations tout le temps évocatrices, laisse parfois échapper quelques soupirs surpris d’une caresse à distance, télé-onanisme généré par vous, uniquement … Pourquoi briser tout ça, finalement, c’est tellement confortable. Et surtout, ça ne fait jamais basculer du côté négatif, du côté mauvais, socialement, du côté de l’adultère. Je ne sais pas si sucer c’est tromper, mais je sais qu’envoyer un mail ne l’est pas !
Croit-on.
J’avais, jusque là, été relativement détaché. Mais plus la possibilité de se rencontrer s’éloignait, plus je m’engageais dans cette relation sans issue. Au fur et à mesure, il devenait évident que les choses se déséquilibraient, ce qui n’étaient pas pour me satisfaire. Karine possédait quelque chose que je voulais désespérément : nous.

14 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XIV)

Moi ? Dégagé ? Selon une méthode que je t’ai enseignée ? Le vieux maître avait beau m’avoir mis en garde, c’était un peu fort de café. Et tandis que je m’enfonçais dans la vase de la rancœur, c’est le souvenir de mon voyage en Angleterre, mon voyage chez toi, qui m’a fait remonter à la surface. J’avais eu une occasion assez rare de pouvoir partir en Angleterre assez facilement, je n’avais que peu hésité. 2 ombres au tableau : je serai seul avec 2 couples, et il y avait une des filles dont je me méfiais. Et ça n’a pas raté puisque, sitôt le premier soir, cette fille et moi sommes rentrés en confrontation franche et violente. Ah … le charme délicat de 2 français qui s’engueulent comme du poisson pourri en attendant, justement, des fish & chips, au milieu de britanniques aussi flegmatiques qu’épanchés un samedi soir. Le lendemain, perdu dans un autre restaurant, intéressés par un mariage noir à ma gauche, le spring-break thamisé de middle-class à ma droite, le ballet, soporiphique là-bas-aussi, des couples au restaurant, et sans doute finalement trop enivré de vin français (c’est ça les Français, même à l’étranger, il veulent manger une tête-de-veau ravigote et le bordeaux écœurant qui va avec), je me dirigeais lentement vers les toilettes. A ma sortie, un ordinateur, que je n’avais pas remarqué à l’entrée. Mais si les ordinateurs étaient disposés comme en France, j’allais me heurter à un très joli mot de p… Tiens, pas de mot de passe. Et Internet ? Fonctionnel ! Ca alors ! Ils savent recevoir les rosbifs !!! Ma messagerie ? Connecté !!!
Et là,
au milieu de Londres,
au milieu d’un restaurant un peu hype,
un peu gai,
j’ai souri,
et j’ai ri,
comme un enfant.
Parce que ce soir là, il n’y avait qu’une seule personne avec qui je voulais être, et il n’y avait qu’une seule personne avec qui je n’étais pas. Parce que dans cette Angleterre qui allait, encore, creuser un large sillon dans mon cœur, au fond duquel une inscription allait marquer à nouveau « please, come back soon », au milieu de ma solitude urbanisée et mondialisée, on m’offrait un lien direct vers celle que je voulais.
Et je t’ai écrit.
Simplement.
Ce soir-là mon amour, tout m’est apparu clairement : il y avait le jeu de la séduction, mais ce soir-là, je t’aimais. Et j’aurais pu venir te chercher en France pour te ramener ici. Ce soir là et paradoxalement, n’ayant jamais été aussi loin de toi depuis que nous nous connaissions, ce soir-là j’étais avec toi. C’est la première fois où nous avons dormi ensemble.

13 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XIII)

De retour en Europe, j’ai travaillé durant 6 mois dans une zone qu’on appelle pudiquement sensible. C’est un gros mot pour ne pas dire état de non-droit, avec application stricte des règles d’une cour de prison : tout le monde regarde ses chaussures ou est prêt à en découdre rapidement.
Dans la rue et dans les appartements.
J’achetais du pain la dernière fois et la jeune femme devant moi me sourit en partant. J’eus à peine le temps de voir le gros bleu sur son bras, et elle eut largement le temps de voir que je le voyais. Elle me sourit, gênée, et m’inventa : « je suis tombé dans les escaliers ». Un autre jour, je happais une bribe de conversation entre 2 personnes, dont une femme qui se caressait sous les cernes : « oh oui, c’est bête, je me suis cognée contre le placard ». C’est fou ce que les placards ferment mal. Surtout quand l’OM perd.
Alors toi, forcément, quand tu m’as dit que ton copain te bâtait, bêinh ça m’a pas plu.
Je sais pas si c’est pour sauver la veuve et l’orphelin, je sais pas si c’était pour mieux t’attirer à moi, mais ça me plaisait pas. Et, pour que tu puisses facilement te sauver, je t’ai donné 3 des miens principes :
  • avoir une haute estime de soi,
  • les statistiques qui te disent qu’il y a 100 princes charmants à moins de 100km à la ronde qui n’attendent que toi,
  • et en conséquence, il ne faut pas avoir peur de passer au suivant.
Ce qui est plus facile à faire pour un homme qu’à dire pour une femme, je te l’accorde.
C'est moi qui t'ai appris le « au suivant» et c'est toi qui me le ressors. Ironique, non ?
Ca m'a fait mal mais j'étais content, parce que je savais que ça pourrait arriver, je savais que ça allait arriver, et parce que j’avais accompli la dernière volonté de mon maître : tu leur diras.

12 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XII)

Une après-midi que nous étions assis à côté de la cascade, appuyé à son bâton, il me dit :
« Toi aussi un jour tu sauras, petit con. Et tu devras leur dire, tu devras propager. C’est ainsi. Et il ne faut pas que tu en souffres, laisse ton égo de côté. L’élève dépasse toujours le maître. Toujours la cascade coule. Sois heureux, au contraire, d’avoir été un bon maître, puisque ton élève utilisera ce que tu lui as donné. »
Un silence passa.
Il se retourna brutalement et fit tournoyer son bâton vers le rocher derrière lui. Il l’abattit alors d’un coup brusque, vif et puissant.
Un bruit creux et sourd raisonna lourdement face au vrombissement incessant de l’eau. L’action n’avait pas duré plus d’une demi-seconde. Et non seulement je ne l’avais senti vouloir se déplacer juste avant, mais en plus j’ai à peine pu suivre le mouvement. C’est là que j’ai compris que même si j’avais acquis un certain niveau, et contrairement à ce qu’il m’avait dit, j’étais encore loin, très loin du sien.

Il le savait,
Je le savais,
Et le lynx au crâne fracassé qui gisait à présent à ses pieds, le savait également. Trop pressé de faire un festin trop facile, son crâne ouvert laissait couler abondamment son sang grenat.
Un silence, et puis :
« Tu sauras, et tu devras leur dire, mon ami, me dit-il simplement. »
Ce fut la seule fois qu’il m’appelât ainsi.
Peu après mon retour vers l’Europe, j’ai reçu une lettre de lui, transmise par le chef du village. Il disait que ses ancêtres lui manquaient, qu’il avait vu beaucoup de choses, mais qu’il lui en restait une à voir, qu’il avait été heureux de me rencontrer, moi le petit con aux yeux ronds. Mes larmes coulaient de mes yeux ronds sans discontinuer sur les idéogrammes dessinés à l’encre, avec la plume qu’il utilisait quelques fois et que je déchiffrais lentement, rappelé sans coup de semonce à la réalité de la vie. Il me parlait de son enfance, de son père, de sa mère, de ses amis, tous morts depuis longtemps. Sa lettre se terminait par ces mots :
« Toujours la cascade coule. Tu leur diras. »

Hasard du calendrier

Il n'est pas de hasard, il est des rendez-vous, pas de coïncidence.
Je suis content que ce chapitre tombe pour ma fête.

11 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre XI)

Je donnais une part très honorable de mon salaire à 4 paysans au village qui faisaient des tâches qui, soit disant, nécessitaient un Bac+4 français. On peut tout partager, même le travail, pour épargner, même le temps. Le temps que j’avais récupéré justement, loin du flicage propre à toute entreprise, je l’employais pour autre chose. Qui n’a jamais aidé à construire une hutte sans autre but que de faire plaisir, sans d’autre salaire qu’un peu de poisson cru, de riz blanc trop cuit, et quelque écrevisse grillée au sucre pour le dessert passe à côté de sa vie. Je passais la mienne avec mon maître. Il me montrait les exercices, et je pratiquais, sans relâche. Passionnément.
Un jour, il m’interrompit.
« Arrête-toi, petit con.
- Maître ?
- Tu es devenu plus fort que moi. »
Je souriais. D’abord parce qu’il est évident qu’un jeune homme de 25 ans possède plus de muscle qu’un autre de 60 ans. Et plus si affinité. Puis parce que je comprenais ce qu’il voulait dire.
Pas par tes bras, petit con, comme s’il lisait dans mon esprit. Par ta technique. Je t’ai tout appris.
- Mais … c’est impossible !
- Pourquoi ?
- Voici à peine 2 ans que nous nous connaissons et …
- Tu sais ce qui pourrait me gêner ?
- Non.
- Que tu maîtrises les techniques que je t’ai apprises.
- …
- Et tu sais ce qui ne me gêne pas ?
- Non.
- Que tu maîtrises les techniques que je t’ai apprises.
- …

Nous avions souvent les mêmes discussions avec mon maître. Il m’apostrophait toujours par « petit con », et je n’ai jamais su si c’était parce qu’il manquait de vocabulaire, ou si c’était uniquement pour me provoquer, facétie du grand âge je suppose. Il me posait une question, me donnait une réponse dans la foulée, et je ne disais rien.
Il disait qu’il était fier, au contraire, que quelqu’un ait compris ce qu’il voulait dire, qu’il était heureux d’avoir appris quelque chose puis de l’avoir transmis, et qu’en ce sens, il avait fait son devoir. « Notre devoir, petit con, ce n’est pas d’être le plus fort. Notre devoir, c’est de rendre les autres plus forts. »

10 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre X)

Je progressais lentement. Le vieux maître insistait pour que la pratique de l’art (il ne disait jamais kung-fu, qui est d’ailleurs une traduction complètement incorrecte de l’art dont j’ai oublié et le kanji et la traduction littérale, pardon maître) soit complète. Il disait qu’un coup de pied n’était rien si on ne savait pas s’appuyer sur un bâton, qu’un bâton ne servait à rien si on ne savait pas se défendre avec, et que la meilleure des attaques était moins efficace qu’une attaque moyenne au milieu d’une défense sans faille. J’apprenais la souplesse, l’endurance, la méditation, la chorégraphie, l’anatomie et parfois, parfois, comment donner un coup de pied. Lorsque je me lassais trop, ou lorsque je perdais la maîtrise de moi dans un large mouvement de bâton, il riait. Il disait : « Tu es drôle, petit con. Vous, les yeux ronds, vous me faites rire. On vous a tout donné. Vous ne savez plus aller chercher. Et quand cela ne va pas assez vite, vous enragez. Est-ce que vous êtes meilleurs pour autant ? Non, je ne le crois pas. » ou encore « T’énervais-tu ainsi quand tu apprenais à marcher ? Je n’ai jamais vu d’enfant pleurer parce qu’il n’arrivait pas à marcher. Alors pourquoi le fais-tu à présent ? Qu’est-ce qui a vraiment changé depuis ce temps ? » Et je retombais.
Je n’allais plus dans mon entreprise. Ma démarche de télétravail avait été acceptée et les gisements que j’exploitais à distance jaillissaient au rythme que j’avais prévu. Trop vite, j’aurais été mauvais prédicateur et renvoyé, même avec l’argent gagné en plus. Trop lentement, j’aurais été mauvais gestionnaire et renvoyé, oubliant les lauriers qui m’avaient permis d’accéder à ce poste. Ainsi vont les gestionnaires et les actionnaires : ils exigent quelque chose d’absolument irréaliste, souvent irréalisable, et ils attendent et entendent que vous épousiez corps et âmes ce point de vue, fut-il complètement à côté de la réalité. Et il l’est souvent ! De mon côté, je n’avais ouvert les robinets qu’à moitié, ce qui me donnait environ 4 ans de marge avant que ces nigauds, par augmentation successive complètement aberrantes (25% annuels), n’en viennent à dépasser les capacités de production naturelle. Quand l’économie rencontre l’écologie, c’est toujours le vert qui gagne
Le billet !

09 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre IX)

Karine s’était mariée à un golden-boy anglais.
Ils avaient de la thune, en tous cas suffisamment pour envisager un mariage en Provence, avec tous leurs amis. Les bans seraient publiés, le journal local se féliciterait de l’attrait du village par delà le département, la région, et les pingouins, le maire serait loquace, les maisons d’hôtes feraient le plein et la photo serait belle.
5 ans plus tard, le tableau était moins reluisant.
Il virevoltait sur des sites de rencontres, elle s’occupait de sa fille, finissait un job proche de la télévision, et, et c’était peut-être le pire, la lavande avait fané ! Divorce à l’amiable, 1 semaine chacun, garde alternée parce que c’est mieux pour l’enfant, c’est Dolto qui l’a dit, et vogue la galère.
Alors, à l’approche de la quarantaine, même si elle se revendiquait férocement comme trentenaire, ça faisait peur. Amer constat de l’échec social, paraît-il. « Vieillir pour une femme, c’est la double peine, m’avait-elle confié un soir. Parce que vieillir déjà, c’est pas marrant, mais en plus, ne plus vous plaire, c’est une catastrophe. Vous, vous êtes plus beaux au fur et à mesure, mais nous … »
Au sortir de son job, la galère s’annonçait, et ça, après le divorce, ça commençait à faire un peu beaucoup, peut-être trop pour cette fille que j’admirais de plus en plus. Et oui, sous la facétie, il y avait bien quelqu’un de triste, quelqu’un de blessé.
J’avais raison.

Je déteste quand j’ai raison.

08 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre VIII)

Nos échanges et son blog avaient beau être gais, il y avait quelque chose de très triste chez Karine que je n’arrivais pas à déterminer. Ca m’intriguait un peu, mais j’aimais beaucoup nos intrigues qui, elles, viraient carrément à la provocation sentimentale. Je n’étais pas loin de m’enflammer. Mais ce côté, cette face cachée … il fallait que je sache. Et je lui ai simplement demandé : « sous ces aspects facétieux, il y a une personne qui vit et ressent, différente, qui a sa vie … et ses problèmes ». La réponse a été longue à venir, ce qui est le signe que tu es allé trop loin.
Ou que tu as vu juste.
Et elle m’a dit.

07 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre VII)

J’ai vécu 5 ans en Chine. 2 à Hong-Kong et 3 dans une province un peu reculée près du Tonkin. C’était à peu près ce qu’on peut s’imaginer quand on pense … à la Birmanie ! Une jungle environnante, dense et dangereuse, des rivières partout, des aiguilles de rocher qui sortent de la rivière, des rivières qu’on dirait habitantes, tellement elles sont torturées, des villages faits de hutte de paille et de bois, et une cascade.
Là, j’accomplissais une mission pour ma société, évidemment capitaliste, dans et pour un régime d’autant plus capitaliste qu’il se disait communiste. Ca a bien marché. J’ai fait fructifier de l’argent, trouver des débouchés, donner de la satisfaction à mes clients, donc à mes actionnaires, donc à mes employeurs, donc pas à mes collaborateurs, et la vie était belle.
La vie est toujours belle. Ca dépend simplement de qui on parle.
Je m’étais mis au Kung-Fu.
De toute façon, là-bas, il n’y avait pas le choix. Ou plutôt un choix limité. Drogue, alcool, Kung-fu. Je n’avais pas assez d’argent pour mourir d’une overdose, j’avais trop d’argent pour ne pas me faire égorger dans quelque bar mal famé au détour d’une chopine, et je commençais à prendre de la brioche. J’en ai parlé avec mon ancien interprète, « ancien » si plus de 2 ans de vie là-bas m’avaient enseigné quelque chose, et il m’a parlé d’un vieil homme du village, que j’avais déjà aperçu. Il siégeait presque toute la journée au pied de la cascade avec un simple bâton, d’où semblaient briller des signes polynésiens bleutés.
Je suis allé le voir seul, je l’ai salué, et j’ai attendu qu’il me réponde. Il n’a pas répondu.
Je lui ai dit que je voulais qu’il m’enseigne le Kung-fu, il n’a pas répondu.
Je lui ai demandé si je pouvais m’asseoir, il n’a pas répondu.
Est-ce que la cascade l’empêchait de m’entendre ?, je ne saurais le dire. Mais au bout d’un moment, sans réponse de sa part, je me suis assis, face à lui, la cascade à ma droite.

Il ne m’a rien dit, et je n’ai pas répondu.

06 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre VI)

Avec toi mon amour, nous avons souvent dérapé. Souvent toi, oh ! je ne te jette pas la pierre, parfois moi. Et pourtant, la distance était moindre. Mais tu n’avais pas d’expérience, et je n’en ai encore que peu, finalement.
La valse pathétique des jeunes enfants de divorcés balancés entre 2 trajets de TGV. J’avais cru si fort que cela ne serait pas pour moi. Et la vie m’y a précipité, plus vite que les autres. Un jour justement où je gardais mes filles, j’ai reçu un texto de toi. Ah les textos. Ces 160 caractères écrits instantanément et en toute discrétion au creux de la main et qui disent exactement le contraire de ce que pensent les amoureux contrariés. Il y a le langage texto, celui utilisé par ceux qui pensent révolue une langue qui nous a construits durant plus de mille ans. Et il y a le langage des amoureux contrariés. Où « Je te souhaite une bonne soirée » veut dire « je meurs d’envie que tu me demandes d’en être ». Où « je pense à toi » veut dire « je veux te serrer contre moi ». Où quoi que ce soit veut dire rien. Et où rien veut dire tout. Et moi, à ce texto, entre la sieste de l’une et les jeux de l’autre, j’ai tout dit. Question de priorité. Evidemment, la sentence a été immédiate : « au suivant».

05 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre V)

Contrairement à ce que je pensais a posteriori, je ne suis pas tombé amoureux de Karine tout de suite, loin s’en faut. J’ai pratiqué ce que je n’appellerai séduction que plusieurs mois plus tard. Souvent involontairement, parfois à dessein. Ce que je sais, c’est que nos échanges étaient bien construits, que nous savions à chaque fois ce que voulait dire l’autre quand sa pensée était imprécise ou pas assez suggestive, et que nos réparties étaient belles, taquines, mutines. Et on aurait pu en rester là. J’avais largement dépassé le stade des amis virtuels, ceux qu’on peut ranger dans Facebook dans la catégorie « j’te kiffe, mais même pas en rêve on passe 2 heures ensemble ». Dans un monde virtuel, pas étonnant que les amitiés le soient aussi. Mais je ne pouvais rien faire de plus que ça. Il me manquait, un pied à l’étrier supplémentaire, une marche, un atout. Je crois que ce qui m’a réussi, c’est que je n’y ai pas pensé, et que je ne l’ai pas trouvé.
Nos échanges passaient allégrement des rires à la taquinerie et vice-versa, sans jamais tomber dans une impasse, fut-elle agressive. Pourtant, dans ce contexte, c’est tellement facile … L’énorme avantage d’Internet, c’est son anonymat. Et l’énorme avantage d’Internet, c’est sa distance. Personne ne se lèvera pour aller faire éclater un scandale à 800km de distance. Alors, il est facile sur un coup de tête de libérer ses fantasmes et de saccager un lien social, un peu comme il est jubilatoire de commettre les pires méfaits dans un jeu vidéo et d’être un pacifiste convaincu dans la vraie vie. Reconnaissons-nous cette intelligence : nous n’avons jamais dérapé.

04 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre IV)

Le jeu de la séduction, par messageries interposées, est délicat. Parce qu’il repose sur 3 principes qu’on ne doit jamais, jamais, jamais appliquer. Le premier est que l’autre est une projection de soi. Dans la mesure où on ne l’a pas sous la main, sous les yeux, où on ne dispose pas de l’instantanéité du retour d’information, on ne sait pas ce qu’il pense, comment il bouge, comment il réfléchit à vos interactions. Alors, pour meubler, pour rendre continu un mouvement discret, on meuble. Comme en MPEG2. Une image de départ, une image d’arrivée, les 2 autres sont interpolées.
Le deuxième est que cette relation est pour partie fondée sur la frustration. L’excitation de la relation, de la non-relation en fait, vient justement de ce qu’elle n’est jamais vécue. Et que dès qu’elle est vécue, elle n’existe plus en tant que telle. J’aime nos échanges, je ne nous aime pas forcément.
Enfin, résultante composée des 2 premiers, la découverte de sentiments relève autant du stupide, de l’irrationnel … que de l’incontrôlable.

03 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre III)

J’ai rencontré Karine il y a 1 an et demi, peu avant mon divorce. Oublions là tous les clichés pour se concentrer uniquement sur les faits et disons-le une fois pour toutes : je n’ai pas divorcé pour Karine. Karine tenait un blog que j’assimilai à de la mode féminine et moi … je ne ressemblais à rien. Mais je savais écrire. Et assez vite, naturellement, elle m’a testé. Pour savoir qui j’étais, si je tenais la route. Chance, j’avais quelques notions en facéties virtuelles. Et j’ai fait feu de tous bois.

02 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre II)

Nous nous sommes rencontrés voici 7 mois. Bien sûr, il y a des centaines de choses qui rapprochent ou éloignent les gens. Pour moi, je m’en souviens très bien, c’était un point commun évident : nous avions vécu dans le même village, quelque chose que j’apprécie chez toi : tu es anglaise, et un point que tu ne maîtrises absolument pas : mon ego. Assez vite, je t’ai voulue. Et assez vite, naturellement, tu as fait ta fille, et tu as essayé de me caser dans tes meilleurs amis. Et j’ai refusé, bien sûr ! Est-ce qu’on prend le métro pour aller en haut d’un building ? Une fois des bases saines posées, le jeu de la séduction pouvait commencer. Et ce n’était pas facile.

01 juillet 2010

Je t'ai tant aimée (Chapitre I)

Mon amour, tu me l’as déjà demandé, et je n’y ai jamais accédé … jusqu’à ce soir. Tu sais bien, mon amour, ou tu ne sais peut-être pas encore, que je ne peux pas te raconter mon histoire, notre histoire. Oh, bien sûr, j’ai la matière, j’ai tout ce qu’il faut pour te faire pleurer, mais je n’en ai pas assez pour l’essentiel, et c’est cela, je crois, le plus triste. Au sortir de ce livre, tu sauras tout. Et tu le refermeras et tu diras « il m’aimait ». Et c’est tout. Dès qu’on sent qu’on se fait de l’effet, on se cache des choses. Et quand on ne se cache plus des choses, on ne se fait plus d’effet. Quand tu auras tout lu, tu sauras, et je disparaîtrai. Comme la chouette se tait quand tu l’éclaires, comme tu peux connaître la vitesse, mais pas la position d’une particule, comme tu peux connaître la position, mais pas la vitesse de cette même particule, et comme, si tu y prêtes attention, la lune n’existe pas si tu ne la regardes pas. Elle se cache puis s’en va. Mais elle, elle réapparaît quand tu la regardes à nouveau. Après cette histoire, il n’y aura plus de notre histoire. Laisse-moi caresser ta joue une dernière fois, laisse-moi voir ton sourire, fermer les yeux … et disparaître.